Sous-titre : si gagner plus permet d’améliorer sa vie, ceci signifie-t-il vraiment vivre mieux ? en quoi mes choix impactent-ils mon pouvoir d’achat et ma liberté ?
Avec la participation de :
Jean-Marie ALBERTINI, économiste, directeur de recherche émérite au CNRS, auteur de nombreux ouvrages
Né huit jours avant la crise de 29, il fut Directeur de Recherche au CNRS comme économiste. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de « vulgarisation » en économie.
Joseph MUSSEAU, ancien DRH du Crédit Lyonnais, agrégé en philosophie
Ancien DRH au Crédit Lyonnais, il est l’homme du dialogue social. Il s’est penché sur les modes de participation salarial et a travaillé notamment en associatif pour Emmaüs Habitat. Il est spécialiste des relations entre patronat, syndicats et salariés dans le cadre de la RH.
Après avoir présenté nos intervenants, Marie-Christine Huau propose une définition du pouvoir d’achat pour recadrer le débat : "C’est ce qu’il nous reste en ressources financières lorsque l’on a payé ses impôts et ses taxes. Cette définition inclus deux groupes, les charges contraintes : factures, loyer etc… et les autres charges.
Elle s’adresse cette question aux deux intervenants : Pourquoi le pouvoir d’achat est-il si prégnant dans les discours ? Est-ce l’effet politique des élections, l’effet 35h ou l’effet de l’inflation des matières premières en cette période de crise financière ?
JMA
S’interroger sur le fait d’avoir un pouvoir d’achat est une question de gens aisés car parler de pouvoir d’achat signifie d’abord en avoir !.
Pourquoi cette question a-t-elle été au centre de la campagne présidentielle ? Afin de faciliter la mise en place de mesures attaquant les trente-cinq heures, donner plus de souplesse au marché du travail.
Les trente-cinq heures n’ont pas arrangé les choses dans la diminution du pouvoir d’achat. La diminution drastique de la part des salariés dans les entreprises a démarré dans les années soixante-quatorze. Si les salariés avaient bénéficié des profits de leurs entreprises il y aurait eu deux milliards d’euros supplémentaires pour eux chaque année. L’inflation par les coûts n’est pas due à un excès de demande par rapport à l’offre. Elle est liée aux rapports de force établis entre les gens qui se partagent le PIB.
1974, c’est l’époque où Raymond Barre souhaitait « éteindre » l’inflation pour rétablir le profit. Il y avait une caricature qui le montrait en Pompier avec une maison qui flambait « les prix » et une autre qui ne flambait pas « les salaires » et Mr Barre "arrosait" celle qui ne flambait pas. Les entreprises seraient moins gourmandes si on supprimait les indexations sur le capital. Des milliards chaque année sont partis dans la financiarisation de l’économie américaine. Les USA avaient besoin de rendement financier pour financer les fonds de pension, les assurances… et le train de vie des américains. Deux cents milliards sont partis de France chaque année et de là est née la bulle financière.
La formule « travailler plus pour gagner plus » pourrait avoir été inventée par Keynes. En fait c’est la demande qui fait la production et pas l’inverse. Jean-Baptiste Say disait au dix-neuvième siècle que « la production était le débouché de la production ». Aujourd’hui on ne pourrait plus accepter cette assertion. S’il n’y a pas de croissance, cela se retourne contre l’emploi.
JM
Comme représentant de la finance et du capital et ancien DRH, j’ai, face à JMA de nombreux handicaps qui m’assaillent. Je suis un homme de terrain qui constate qu’en France, nous avons sept millions de pauvres ayant moins de huit cents euros de revenus par mois dont deux millions sont des salariés. Nous vivons un léger retour de l’inflation lorsque celle-ci n’augmentait ces dernières années que de 1 à 2%. Sous le ministère Barre, celle-ci s’élevait de 10 à 12% dans les années 80 à 82. Depuis, la Banque Centrale Européenne a adopté une politique extrêmement stricte. Les retraités voient leurs pensions réévaluées de 1% par an seulement et ont le sentiment que leurs acquis s’en vont. Ils ressentent une inquiétude sur leur pouvoir d’achat. Les problèmes de l’emploi et de la santé sont devenus d’actualité.
La négociation annuelle d’entreprise est devenue obligatoire
En 1983 avec la désindexation, on a cassé l’échelle mobile des salaires. Les mesures générales d’augmentation ont décru et les ruptures des trajectoires professionnelles sont devenues plus nombreuses. C’est pourquoi la question du pouvoir d’achat se pose. Les trente-cinq heures ont eu un effet retard lorsqu’on a négocié l’échange du salaire contre du temps. Dans la mondialisation où est le pouvoir qui peut donner de la vérité aux augmentations générales, le ministère de l’économie est devenu le ministère de la communication et n’a pas su mettre en place les mesures nécessaires. En conséquence, les individus qui s’étaient réfugié dans l’hyper consommation ont ressenti un surcroît de frustrations au travers de l’augmentation des prix avec également « l’effet Euro » par l’arrondissement des prix pratiquée par les commerçants. Les salaires n’ont pas suivi et cela s’est répercuté sur le logement et l’urbanisation. Le coût du logement n’a pas été intégré dans l’indice des prix. On a fait une confusion entre indice des prix et indice de dépense. Cela pose aussi la question de la représentativité des pauvres. Dans le même ordre d’idée, les retraités qui manifestent pour leur pouvoir d’achat n’ont pas de représentants institutionnalisés.
JMA La question est celle du pouvoir d’achat (salaire) et du pouvoir d’achat (regorger). La crise va nous obliger à bien choisir. Mme Lagarde nous dit « soyez plus rationnels et vous aurez plus de pouvoir d’achat ». Mais les gens ne dépensent pas seulement pour survivre. Le sacré et l’art existaient bien avant de se nourrir et de se soigner. C’est le désir qui fait le besoin et pas l’inverse. Avec la croissance naissent de nouveaux produits. Ce que l’on achète ne sert pas seulement pour satisfaire un désir mais pour se situer dans la société. Chacun réclame les choses qui lui permettent d’être dans la société où l’on vit. On ne peut poser un choix entre nourriture et le vêtement dans une société consommatrice de services et où l’offre de services est illimitée. Pouvoir communiquer est devenu indispensable pour s’accrocher à la société. Il ne suffit plus d’avoir le minimum vital, il faut posséder les biens caractéristiques de la société pour ne pas être rejeté. L’économique, le social et le politique ne comprennent plus. Les pauvres « ne sont plus ce qu’ils étaient » car on peut avoir un emploi et coucher sous les ponts. Les détenteurs de capitaux ont imposé aux sociétés des taux d’intérêt qu’elles ne pouvaient rembourser avec leur simple production d’où l’arrivée de travailleurs pauvres difficiles à raccrocher. Derrière les biens de consommation courants, il y a la mise en place d’équipements lourds de service. On peut prendre l’exemple de la télévision qui nécessite des satellites, des réseaux et des antennes… Il faut créer des services pour défendre ceux qui en ont le plus besoin car les plus pauvres ne sont pas nécessairement les plus bénéficiaires des équipements.
MCH Sommes-nous en train d’écrire et de vivre une crise moderne de la lutte des classes sociales pour l’accès au logement, à la culture, à l’éducation, à la santé ?
JM
La crise, tout le monde la vit.
Le premier constat à la suite de la crise en cours est que les Etats-Unis ne seront plus le centre du monde. Ce leadership est contesté. La Chine, l’Inde et le Brésil sont les pays émergents. Les économies devront à l’avenir prévenir et prévoir. Nous sommes confrontés dans nos attitudes individuelles et collectives à une absence de règles patente. Tout le monde a peur car lorsqu’on commence à dire qu’il n’y a pas le feu, tout le monde cherche où est l’allumette. La France reste avec des chantiers lourds, la dette, la protection sociale, l’émigration, les équilibres financiers etc.
La crainte du chômage ne diminuera pas la demande de pouvoir d’achat. Le climat social devient plus nerveux et plus revendicatif car il y a une disproportion entre ce qui se passe et la revendication des individus. Des milliards ont été perdus là où chacun demandait quelques centaines d’euros d’augmentation. D’où la sidération de l’opinion qui génère un repli individuel et collectif. La tension qui aujourd’hui est intériorisée s’exprimera demain. Là où la croissance de l’entreprise est de 1 à 3%, les taux de rendements exigés se situaient autour de 15%. (cf. Le Capital de Peyrelevade). Les comportements individuels doivent se réinterroger. Il ne faut pas céder à « ceux qui ont manœuvré doivent payer » et éviter les comportements sous l’emprise de l’affect. Les petits porteurs ont vu leur portefeuille fondre mais les plus pauvres sont les plus concernés.
MCH A travers cette crise et au delà de vos éclairages si complémentaires, pouvez-vous nous donner une lueur d’optimisme ? Pouvons-nous aller vers une nouvelle forme de solidarité collective ? Améliorer nos façons de consommer en mangeant selon le rythme des saisons, vivre mieux en consommant plus responsable ?
JMA Les syndicats sont tétanisés mais on va vers des ruptures. En 74 on a cassé la répartition qui posait des questions et on a laissé monter une mayonnaise financière au profit de la classe moyenne américaine. _ Aujourd’hui Obama propose de mettre en place une assurance sociale généralisée. En 1930 à la sortie de la crise, Roosevelt a donné aux syndicats le pouvoir d’embaucher. Aujourd’hui, les prix ne baissent plus et il y a eu un renversement dans les entreprises. Un marché est régulé par les rapports sociaux, les rapports de force (ce n’est pas la règle de l’offre et de la demande) et si on casse cela le marché devient fou. Il ne faut pas seulement des réformes relatives au pouvoir d’achat. On a fait une montagne de l’endettement. Les Etats devaient emprunter au privé et pas dans les banques centrales (Philippe Lebel). Les financiers oubliaient de financer les Etats. Ils se sont financés eux-mêmes. Actuellement l’endettement général est deux fois supérieur à ce qu’il était en 1929. La récession sera une dépression.
JM Les rapports de force doivent changer entre les nations. Le FMI, la Banque Mondiale, n’ont pas un pouvoir suffisant pour réguler l’économie. Michel Camdessus et M. de la Rosière font un plaidoyer de la décroissance. Il faudra plus de frugalité, plus de retenue mais on ne peut freiner le désir. La croissance est nécessaire. Il faut un partage solidaire de la croissance. Jusqu’à présent le capital a été avantagé par rapport au travail. Il ne faut pas se féliciter d’une décroissance car celle-ci signifie l’ajournement de l’investissement. Il faut éviter les comportements qui amèneraient la panique quand la croissance s’en va. S’il n’y a plus la confiance, il y a des risques pour l’humanité. Le chômage s’accroîtra. Plus de chômage a pour conséquence moins de consommation, moins de production, moins de micro crédit.
JMA Il faut inverser la tendance si on ne veut pas provoquer la marginalisation d’une partie de la société et de centaines de travailleurs. Nous devrons imaginer une politique de stabilisation des personnes dans l’emploi, de progression des revenus des salariés, permettant l’accès du plus grand nombre aux équipements indispensables pour s’intégrer. Il nous faudra abandonner certains mythes libéraux. e comportement de chacun est en cause. La croissance transforme chaque individu en consommateur confronté aux limites des ressources planétaires. Cela questionne nos valeurs de solidarité, de partage. La société devrait évoluer vers une façon de vivre différente.
JM Le vrai problème est de réhabiliter l’impôt. Cette question est au centre de la campagne américaine. La campagne s’adresse à ceux qui ont placé de l’argent. Dans la campagne d’Obama, l’assurance maladie fait de l’argent un instrument de solidarité et cela change les rapports de force car de débat est situé au niveau des rapports sociaux. Reagan ne voulait pas de croissance. Moins de pouvoir d’achat pour les individus pouvait permettre de financer davantage d’équipements publics.
Les questions de la salle :
• Il faut pouvoir vivre de son travail. Les travailleurs ne profitent pas d’un système. La hausse du Smic ne m’intéresse pas si c’est rendre tout le monde plus pauvre. Pensez-vous que l’on peut réhabiliter le travail sans faire la révolution ?
JMA Il faut renverser les rapports de force qui ont permis cette situation. Les syndicats ont été institutionnalisés. Il faut de nouveaux engagements dans des combats. En 1790 le patronat anglais vivait en employant des travailleurs pauvres et en touchant des subventions versées par les propriétaires fonciers. Il y avait une redistribution des taxes aux industriels via les bas salaires.
JM Le droit au travail est un droit. Le problème est celui des médiations. Comment donner du travail à tous avec les moyens limités que l’on a ? Comment arriver à une offre ? La régulation des hauts salaires ? Ce qui provoque c’est l’indécence des hauts salaires. On a cassé les pouvoirs compensateurs dans les rapports de force sociaux. Il n’y a plus d’équilibre entre l’offre et la demande. Ce sont les rapports sociaux qui régulent le marché contre l’économie de marché. Il faut agir socialement, réhabiliter l’impôt par les prélèvements obligatoires.
• Il y a une dérive constante de transfert des dépenses de santé vers les complémentaires.
JMA Ces complémentaires sont devenues des assurances à l’anglaise où ce sont les risques qui font la cotisation.
• Les rapports sociaux sont fonction de la régulation. La société a développé un individualisme croissant avec une déconsidération des syndicats. Jusqu’où faudra-t-il aller dans la crise ? Faudra-t-il une réémergence de régulation collective, un retour vers le collectif ?
JMA Nous traversons une crise sociale grave.
JM La désaffection des militants a affaibli le pouvoir de négociation. Il faut pour que les choses changent que les structures qui négocient soient crédibles. Les militants le sont souvent pour protéger une carrière individuelle. Il faudrait une loi de modernisation et une volonté pour que les syndicats soient davantage représentés.
JM Nous vivons une situation où c’est un Président libéral qui devra entériner le retour de l’Etat dans l’économie. Que peut faire un Etat sans moyens financiers car le gouvernement ne peut se contenter de paroles pour crédibiliser une politique. L’effet boomerang risque d’être plus fort que l’effet contention dans le discours et dans le comportement. Il faut un retour de la militance.
JMA Nous avons fait la révolution pour supprimer les contributions indirectes. L’impôt sur le pétrole ressemble à la gabelle. Il faut rendre l’impôt plus juste, ne pas augmenter la pression fiscale et en même temps réhabiliter les impôts directs. (cf Le troisième homme d’Orson Wells compare l’Autriche d’après guerre à la Renaissance à Rome. Corruption, meurtre etc… font loi mais l’art est à son apogée : ça a donné Léonard de Vinci, Michel-Ange…) C’est au moment des grandes crises que les sociétés se réveillent.
Le mot de la fin
JM Saint Paul disait au Philippiens « Ne soyez inquiets de rien mais en toutes circonstances, dans l’action de grâce, priez et suppliez pour faire connaître à Dieu vos demandes. (Et la paix de Dieu qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer, gardera votre cœur et votre intelligence dans le Christ Jésus)
MCH en guise de conclusion pour le mot de la fin, reprend cette citation de Demaison d’actualité : « Je ne veux plus perdre ma vie à la gagner en courant après mon pouvoir d’achat ».