« Osons humaniser notre travail : une espérance pour aujourd’hui »
Nous étions près de 90 membres ou non du MCC dans la salle paroissiale de Belle Beille à Angers pour réfléchir à ce thème.
Nous avions choisi d’organiser un « world café » animé par Laurent M., consultant et membre de la Communauté vie chrétienne ainsi qu’une table ronde avec le Père Jean-Hugues Soret, professeur de philosophie à l’université catholique de l’Ouest et Jean-Pierre Bernheim, PDG des pressoirs Vaslin Bucher et membre des Equipes de Dirigeants Chrétiens.
Le « world café » a permis à tous d’échanger sur le thème avec la manière de faire des équipes MCC. Le Père Soret nous a présenté une « petite philosophie du travail », JP Bernheim a livré son expérience de PDG.
Humaniser le travail
L’expression ne va pas de soi. C’est même une idée très moderne en philosophie puisque, dans l’antiquité grecque, le travail était lié à la peine et réservé aux esclaves et étrangers. Dans le livre de la Genèse, si le travail est une invitation à maîtriser la Création, il est aussi une punition : « tu travailleras à la sueur de ton front ». Dans l’antiquité chrétienne, Saint Augustin a pu dire que « l’oisiveté est la mère de tous les vices » et par la suite, les moines ont donné une nouvelle dignité au travail manuel.
Mais c’est surtout la révolution scientifique avec Galilée et jusqu’à Newton, qui a donné une image positive au travail. En particulier, le travail intellectuel, noble depuis toujours, est considéré progressivement comme le plus productif. On prend même conscience peu à peu que le travail peut épanouir l’homme. En allégeant la pénibilité du travail, la recherche scientifique et l’évolution des techniques permettent désormais de parler de développement personnel.
Le travail peut donc faire grandir l’homme, le faire devenir plus homme, l’humaniser.
Le travail est en soi humanisant
Les participants ont spontanément témoigné de leur expérience : notre travail est source d’épanouissement et de réalisation de soi. Il nous réalise dans notre corps à travers les prouesses intellectuelles et manuelles que nous faisons : ces mains de chirurgien qui vont sauver un membre du MCC victime d’un grave accident ; des responsables qui prennent les décisions adaptées et audacieuses pour faire résister leur entreprise face à la crise. Un chef d’entreprise témoigne aussi, que dans son activité à l’international, le contact avec d’autres cultures et d’autres modes de raisonnement, l’humanise. Un cadre indique que son activité professionnelle lui permet de dépasser ses difficultés personnelles.
Le travail est aussi lieu d’échanges et de construction de la société. On y rencontre une diversité d’hommes et de femmes dont le cadre a la responsabilité de faire produire le meilleur d’eux-mêmes : « le management, c’est l’art de faire réussir les autres ». Dans l’entreprise, peut se construire un « corps moral », porteur d’espoir et de joie si l’on veille à la qualité des relations et du savoir être.
Pourtant, le livre de la Genèse nous avait prévenus : là où il y avait harmonie, le premier couple s’est laissé gagné par la division, la rivalité, la violence : l’homme contre la femme, le travailleur contre le travailleur, Caïn contre Abel, l’agriculteur contre l’éleveur.
Nos lieux de travail gagneraient à s’humaniser davantage
D’emblée à une table, une DRH prend la parole pour confier sa blessure : « tu fais ton travail par effraction » lui répète son patron à chaque fois qu’elle prend le temps de recevoir des agents en quête de soutien moral, de développement de compétence ou d’accompagnement social. Dans cette entreprise, seules les actions ayant une incidence directe sur les résultats comptent. Or là comme ailleurs, les salariés ont besoin de sens et ils doivent avoir le sentiment de construire quelque chose ensemble.
Telle cadre fait part de son sentiment d’être « un pion dans une grande boîte » et de ne pas être reconnue. Un ingénieur en informatique ressent difficilement les ambivalences de la messagerie électronique que nous connaissons tous. Un mail nous met en relation avec un interlocuteur de l’autre côté de la planète. En même temps, une utilisation systématique et non maîtrisée des courriels « fait écran » à des relations plus humaines et constructives avec nos collègues et collaborateurs proches. Le stress a saisi certains cadres en raison d’une pression insupportable au point de nuire à leur santé…
En posant l’homme au cœur de l’économie, la pensée sociale de l’Eglise a pourtant toujours insisté sur la dimension morale du travail humain. Comme participation à l’achèvement de la Création, le travail doit être un lieu de respect de l’homme et de sa dignité. Comme chrétiens, nous devons donc trouver des marges de manœuvre pour « oser humaniser notre travail ». C’est là « notre espérance pour aujourd’hui ».
Quelles marges de manœuvre ?
Le Père Soret nous invite d’abord à un travail sur soi. Il faut résister au « tout travail ». « On a le droit d’exister ailleurs », ajoutait cette jeune femme enceinte, dans la famille, les associations et les loisirs. Il semblerait d’ailleurs que la qualité de nos loisirs soit proportionnelle à notre épanouissement au travail. En outre, il faut revaloriser la parole dans et hors du travail. Il y a un enjeu essentiel à transmettre à nos proches une parole maîtrisée, précise, riche de nuances pour atténuer les rudesses des rapports humains, une parole juste qui donne du sens à l’aventure collective, bref une bonne parole. Ainsi, revaloriser les « humanités » dans sa formation ou son temps personnel (lecture de romans et d’essais philosophiques) est une piste sûre pour le progrès humain et social.
Compte-rendu
Ensuite, JP Bernheim nous a prodigué quelques bons conseils sur des comportements à adopter :
« dire merci » : la reconnaissance n’introduit aucune contrainte, est à la portée de tous mais libère beaucoup d’énergie
« être présent à 100% dans la relation » : le sentiment du « j’ai pas le temps » n’est pas juste ; quand on parle avec quelqu’un, on doit être totalement disponible à la conversation
« viser l’équité et non l’égalité » pour respecter les différences et la multiplicité des compétences
« adopter la culture du ‘et’ « : chacun dans un équipe détient une part de la solution à un problème donné ; creuser les rivalités en adoptant trop vite la solution de l’un ‘ou’ de l’autre n’a pas de sens ; il faut chercher à concilier les points de vue dans une solution commune ; « les Australiens ont autant raison que les Français ! »
Compte-rendu
Avec ces réflexions, le MCC nous a fait encore une fois prendre du recul par rapport à nos activités professionnelles. L’évêque d’Angers a souligné « l’importance de cette relecture pour discerner les appels du Christ à la lumière de la foi. C’est un plus pour vos responsabilités et les personnes que vous rencontrez ».
Jean-Luc M.