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Journées Nationales 2009 Portes de France

Comptes-rendu de la rencontre du Samedi 17 janvier 2009 à Thiais

- Prospective pour les générations à venir
Marc-Olivier PADIS est rédacteur en chef de la Revue ESPRIT fondée en 1932 par Emmanuel Mounier dans le sillage de la réflexion sociale de l’Eglise. Nous lui avons demandé de regarder devant nous et de tenter une forme de réponse à la question : vers quelle humanité ? Dans les réalités d’aujourd’hui et les tendances déjà visibles, que voit-t-on pour les générations qui viennent ? Que sera le travail pour l’humanité de demain ?

Dans un pays qui connaît un chômage de masse chronique, la question du travail est souvent limitée au problème de la quantité : y a-t-il assez de travail ? Comment partager le travail ? Comment favoriser la reprise du travail ? Aussi légitime que soit cette préoccupation, celle-ci ne devrait pas oublier de parler de la qualité du travail. La crise de l’emploi, en effet, ne concerne pas le seul rapport entre offre et demande : il affecte le contenu même du travail, le rapport que les individus entretiennent avec lui, la manière dont celui-ci marque nos styles de vie. C’est pourquoi, il faut tenter de décrire le travail au pluriel pour voir qu’il se décline désormais en sous-catégories. Nous en évoquerons ici quatre : le travailartiste, le travail laborieux, le travail collaboratif et le travail-soin.

La critique de l’aliénation par le travail a accompagné le développement de la société industrielle. Si elle a donné lieu à la création de dispositifs collectifs de protection, avec l’organisation de l’Etat-providence, elle a aussi nourri ce qu’on peut appeler une "critique artiste" du travail industriel. Celle-ci visait en particulier les contraintes déshumanisantes du machinisme, la perte de sens du travail dans la parcellisation des tâches, l’emprise sur les corps des systèmes disciplinaires et hiérarchiques. Par opposition, cette critique valorisait la créativité personnelle, la réalisation de soi par le travail, les effets bénéfiques de l’esprit d’initiative. L’ironie de l’histoire, mainte fois analysée par la sociologie du travail, est qu’avec la sortie du monde industriel, le discours de l’accomplissement par le travail a été récupéré au sein de la nouvelle organisation du travail liée au monde post-industriel. Le développement des services a signifié une plus forte sollicitation des compétences relationnelles, l’économie de l’innovation a cherché à favoriser le sens de l’initiative, la fin des tâches simplement prescrites a supposé à différents niveaux la mise en responsabilité des salariés. Dans la nouvelle économie, le contrôle du salarié passe par un discours de l’incitation et de la créativité qui n’a pas été moins efficace que des systèmes d’encadrement plus explicitement disciplinaires : la sous-traitance a remplacé le contrôle hiérarchique, beaucoup de travailleurs "indépendants" se trouvent dans une situation que les juristes du travail appellent de "quasisubordination" et la flexibilisation, l’individualisation des situations de travail a érodé le statut protecteur attaché au salariat.

Ainsi, le travail artiste s’est-il diffusé : le nombre des intermittents du spectacle a considérablement augmenté, en particulier chez les jeunes urbains diplômés, dans les grandes organisations chacun est appelé à faire preuve de créativité et l’on parle même de « creative class » pour désigner tous ceux — consultants, architectes, urbanistes, professeurs, chercheurs… — qui sont sensés inventer quelque chose dans leur travail. Mais on voit bien que cette promesse d’épanouissement par le travail accompagne, ou masque, une déstructuration des anciennes garanties attachées à l’emploi. Pour les moins favorisés des actifs, on parle même d’installation dans le sous-emploi, c’est-à-dire ce type de travail qui se situe entre l’activité occupationnelle déqualifiée (sas de transition vers l’emploi, emploi d’utilité collective…) et le quasi-emploi peu protecteur (stage, temps partiel, rémunération à la tâche…).

La célébration de l’inventivité ne doit donc pas faire oublier que pour une grande part du salariat, le travail reste simplement laborieux. Laborieux parce qu’il faut exécuter une tâche modeste, non reconnue, peu valorisante, offrant une faible perspective de promotion ou d’avancement, permettant en elle-même difficilement de se former dans son travail, d’accroître ses compétences ou de renouveler son savoir-faire. Une part du travail reste aussi laborieuse au sens de la pénibilité, soit en raison de tâches physiquement difficiles (les maladies professionnelles augmentent encore en France, malgré la "dématérialisation" du travail), soit en raison de la polyvalence (les conducteurs de poids lourds doivent aussi faire un travail de manutentionnaires), soit en raison du stress de la relation à la clientèle (centres d’appel).

Mais à l’opposé de l’individualisation du travail (par la fragilisation des collectifs organisateurs), la nouvelle économie, qui a lancé une nouvelle trajectoire de croissance dans le monde post-industriel, a aussi permis le développement de formes inédites de travail collaboratif. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication, en particulier, ont ouvert des possibilités techniques de travail en commun à distance, de manière asynchrone et transparente. Il ne s’agit pas seulement d’une meilleure organisation du travail en équipe mais bien de possibilités nouvelles de faire partager une innovation à l’ensemble des utilisateurs d’un bien. Et cela à un coût nul et de manière instantanée. C’est ce qui s’est passé dans la création de logiciels libres qui ont associé la gratuité à une contrepartie simple : l’obligation de porter toute amélioration du programme à la connaissance de ses concepteurs. Le grand public est aussi concerné par des sites de mutualisation des savoir (wiki). Avec internet, on assiste à une incroyable créativité en matière de développement du travail en réseau, d’apport mutuel de connaissances, de stockage décentralisé du savoir, de diffusion instantanée de l’innovation… Ce travail en réseau, parce qu’il concerne des personnes dont les compétences et les centres d’intérêt sont proches, favorise la constitution de nouvelles formes de communautés par affinités.

Mais un dernier type de travail se trouve tout à l’opposé de ces regroupements affinitaires : c’est le travail de soin. Il concerne en effet des personnes qui se trouvent dans une situation de complète asymétrie. Ici, la relation interpersonnelle est forte mais c’est la situation de dépendance qui en constitue le coeur. Beaucoup de tâches qui relevaient jusqu’à présent du travail domestique ou familial ont été professionnalisées. La prise en charge des jeunes enfants, des personnes fragilisées, des personnes handicapées, des personnes âgées, des personnes affectées par des maladies chroniques est de plus en plus reconnue comme un travail. Il s’agit d’un travail particulier dans lequel la sollicitude doit prendre la place centrale. Avec une difficulté de construction de l’identité professionnelle : comment respecter la personne dont on a la charge tout en reconnaissant chez elle l’absence de l’autonomie qui constitue habituellement le coeur de la reconnaissance éthique de l’autre ? Comment mobiliser des ressources affectives tout en maintenant une distance respectant l’intégrité du soignant et de la personne soignée ?

Chaque registre de travail présente ses frontières, ses difficultés, ses illusions et ses richesses. Est-ce à dire que l’unicité de la notion de travail éclate en raison de cette diversité ? Peut-on encore parler du travail au singulier ? Peut-être, à condition de reconnaître que se joue à travers lui diverses manières de penser et de vivre notre rapport aux autres.

Télécharger l’intervention de M. Padis

- Rencontre et célébration eucharistique
Nous avons réfléchi au lien entre notre vie active et notre vie d’Eglise avec le Père Michel SANTIER, évêque de Créteil. Le MCC attache une grande importante à l’appartenance du MCC à l’Eglise parce qu’il invite ses participants à faire sous le regard du Christ, l’unité entre foi et vie professionnelle, souvent dissociées, parfois conflictuelles. De quelle espérance serons-nous signes dans notre travail, au sein de l’humanité ?

Nous sommes dans une société où les personnes sont en recherche au plan de l’expérience spirituelle, et même de l’expérience mystique. Nous voyons par exemple le renouveau des pèlerinages, des séjours dans les monastères. Mais assez facilement les personnes cloisonnent les domaines et ne voient pas quel lien il peut y avoir entre cette expérience sprirituelle et leur vie affective, leur statut conjugal, entre cette expérience de Dieu et leur engagement dans le travail et la vie professionnelle. De plus, cette recherche spirituelle est d’abord une recherche individuelle, où le sujet cherche à se construire personnellement, à donner sens à ce qu’il vit mais a du mal à s’inscrire dans une expérience ecclésiale et communautaire.

A cela il faut ajouter que la dimension moderne sécularisée occidentale a tendance à exclure de sa réflexion la dimension religieuse, au profit d’une approche technique de plus en plus perfectionnée (ex ; la table ronde sur la circulation).

En France où nous vivons sous le régime de la laïcité, la foi et l’expérience religieuse sont reléguées dans l’espace privé. Du fait même, la volonté de l’Eglise d’être présente et de s’exprimer dans l’espace public sur l’économie ou sur d’autres sujets de société n’est souvent pas bien perçue. Toute la culture et l’ambiance de notre société moderne ne favorise pas chez les croyants le lien entre vie de foi, vie professionnelle, l’unité de vie.

Le MCC invite les membres du mouvement à faire, sous le regard du Christ, l’unité entre foi et vie professionnelle. Il est actuellement dans l’Eglise un mouvement en développement. Contrairement à d’autres mouvements d’adultes, il continue à accueillir de jeunes adultes, des jeunes foyers. Pour moi la raison en est que le mouvement a le souci de ses propres membres, de leur formation spirituelle, de leur formation réflexive personnelle. Il leur donne des instruments de relecture, d’analyse de la situation économique et sociale du monde actuel. S’inscrivant dans la tradition de la spiritualité ignacienne, il offre à ses membres des moyens de discernement spirituel, dans leur vie professionnelle et familiale, en lien avec leur expérience spirituelle. Dans les décennies qui nous ont précédées, l’Eglise s’était concentrée sur l’annonce de l’Evangile à un monde marqué par l’athéisme, le matérialisme, un monde très technicisé. Le monde scientifique et économique devait faire disparaitre le monde religieux défini comme un monde irrationnel. Or c’est l’inverse qui s’est produit. Nous assistons à une prolifération de groupes et de mouvements religieux de toute sorte, très à distance de l’Eglise et des grandes traditions religieuses structurées, qui se disséminent à travers de nombreux petits groupes, parfois même au sein des communautés croyantes.

Dans cet univers, proposer aux hommes de ce temps, par exemple catéchumènes, aux recommençants à croire, une expérience spirituelle enracinée dans la parole de Dieu, la prière et les rites sacramentels correspond à une demande de nos contemporains qui sont plus à la recherche de leur construction personnelle que dans une logique d’appartenance à un groupe, à une organisation très forte.

Le MCC par ses propositions de retraite ignacienne, par la proposition de l’accompagnement personnel, correspond bien à cette attente de construction personnelle, de vie intérieure, chez ses membres. De plus, ses membres sont des personnes qui sont en responsabilité de service dans le monde professionnel, qui exercent une responsabilité vis-à-vis d’autres personnes, elles-mêmes en attente et en recherche.

Si je fais le parallèle avec le monde scolaire, on demande normalement aux enseignants d’être compétents dans leur matière : mathématiques, physique, littérature, histoire, géographie, langues, etc... Mais aujourd’hui, et c’est peut être la raison de la demande des lycéens et le succès de l’enseignement catholique, les lycéens attendent non seulement des enseignants mais aussi des éducateurs. Tout au moins que cette mission d’éducation qui revient normalement aux parents soit aussi prise en charge dans le monde scolaire.

De même ceux qi sont en responsabilité dans le monde professionnel, exercent des responsabilités vis-à-vis du personnel de l’entreprise, il est demandé d’être compétent, de donner des directives claires, de motiver le personnel pour des objectifs à atteindre, de proposer des formations pour permettre d’atteindre ces objectifs et un meilleur rendement de production de l’entreprise. Mais en fait, le personnel est fragilisé actuellement, parce que la vie sociale est elle-même fragilisée. Les couples sont fragiles, se défont facilement. L’éducation des adolescents n’est pas aisée. Les emplois ne sont pas à vie comme auparavant. On doit accepter la flexibilité. Le personnel ne peut devenir compétent si on ne prend pas en compte ces facteurs, qui ne sont pas uniquement des facteurs économiques. Le cadre dans une entreprise, comme un professeur dans un lycée, discernera assez tôt qu’un employé, une employée en train de divorcer ou vivant un grand conflit familial, la déviance des jeunes, n’est pas très disponible au travail. Il sera conduit d’une manière ou d’une autre à en tenir compte, soir pas une écoute personnelle, soir en conseillant de s’adresser à quelqu’un de compétent. A cela s’joute l’horaire particulièrement chargé du cadre invité à se donner pour l’entreprise. Il lui est demandé de dépasser le cadre habituel de ses horaires, parfois au détriment de sa vie de famille, ou d’autres dimensions de sa vie personnelle : vie ecclésiale, vie associative ou sportive.

Bien sûr, il est proposé à ces cadres des stages de formation, de coaching, pour optimiser leurs capacités d’organisation, leur capacité de confiance en eux-mêmes, leur capacité d’exercer l’autorité.

La grande chance du MCC, c’est de vous donner les ressources spirituelles et les ressources humaines pour tenir debout, humainement et spirituellement face à ces différents défis que je viens de relever. Notre société fera de plus en plus appel à ces personnes qui ont suffisamment d’assise et de réflexion personnelle pour prendre du recul par rapport aux conflits, aux slogans, aux modes du moment. Parce qu’il propose à ses membres, le MCC rend d’immenses services à la société et à l’Eglise puisqu’il forme des sujets croyants capables d’exercer des responsabilités importantes et des responsabilités ecclésiales.

Déjà en 1975, dans un très beau texte, Evangeli nuntiandi, le Pape Paul VI disait : « Le but de l’évangélisation est donc bien le changement intérieur, et s’il fallait le traduire d’un mot, le plus juste serait de dire que l’Eglise évangélise lorsque par la seule puissance divine du message ; elle cherche à convertir en même temps la conscience personnelle et collective des hommes, l’activité dans laquelle ils s’engagent, la vie et le milieu concret qui sont les leurs ».

Télécharger l’intervention de Mgr Santier

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