Se décentrer de soi-même
La retraite est un moment
privilégié (…) pour la mise en oeuvre des solidarités dont notre société a besoin
Au moment où je suis sur le point de quitter la vie professionnelle, survient le thème de ce numéro : « … et après ? ». De quoi réfléchir à la signification de cette période. Il s’agit d’une réelle césure entre deux états de vie que je perçois comme une phase de transition maîtrisée, parce que j’ai la chance de pouvoir la vivre ainsi.
Mais combien d’autres personnes sont loin de la ressentir comme cela. Il y a ceux qui vivent une vraie rupture au moment de leur retraite – a fortiori quand elle leur est imposée prématurément –, ceux qui voient arriver avec anxiété la diminution de leurs modestes ressources et qui tous les jours entendent dire que cela ne va pas aller en s’améliorant, ceux encore qui se disent qu’ils vont devoir travailler plus longtemps, dans des conditions parfois précaires…
Ce qui n’est pas forcément une transition fluide pour chacun ne
l’est pas davantage au niveau de la société entière. Les points d’appui
de notre fonctionnement social collectif bougent, se modifient, et
les évolutions de nos systèmes de retraite sont probablement un
marqueur fort d’un changement plus global qui s’opère sous nos
yeux, avec des conséquences importantes sur la solidarité entre les
générations.
Devra-t-on admettre que la vision hédoniste d’une retraite
confortable après les années de dur labeur est une parenthèse de l’histoire sociale en train de se refermer ? Sans aller jusque là, il nous faudra sans doute inventer des attitudes nouvelles
pour soulager les épaules de nos enfants d’une partie de la charge financière de l’entretien
de la génération née avec le baby-boom. Pour eux la notion même de retraite n’aura pas le
même sens ni le même contenu.
Il nous appartient de contribuer à préparer l’avenir d’une société qui a su jusqu’à une période récente faire grandir et répartir en son sein un niveau de vie remarquable, mais qui n’a plus les moyens et encore moins le « logiciel » pour continuer à le faire selon les mêmes principes.
Ces quelques réflexions m’évoquent Abraham partant pour un pays inconnu à l’appel
de Yahvé, ou encore l’Exode du peuple invité à quitter l’Égypte. Dieu ne nous appellet-Il pas à quitter nos habitudes pour une vie décentrée de nous-mêmes où le vivre ensemble
puisse retrouver une priorité ?
Il peut paraître paradoxal d’évoquer ces
figures d’un « partir ailleurs » au moment où il s’agit plutôt de réunifier sa vie, de
se retrouver avec soi-même, sa famille et ses amis. Il me semble pourtant que
la transition de la vie professionnelle à la retraite est un moment privilégié
pour se ressourcer, écouter avec une attention neuve le bruit du monde
en transformation, discerner parmi les multiples invitations celles
qui pourront correspondre le mieux à son talent propre pour
participer à la mise en oeuvre des solidarités dont
notre société a tant besoin.
Christian Sauret,
ancien responsable national, membre du comité de rédaction