55 années d’engagement au MCC ! Jean-Luc Ménager, la pensée toujours en alerte pour guetter les sujets qui nourrissent la réflexion, a décidé cependant de se retirer du comité de rédaction de Responsables et de la Lettre. Jean-Luc fête ces jours-ci ses 88 ans et en paraît facilement 15 de moins. Le MCC a souhaité lui rendre hommage, en l’invitant à dialoguer avec Franck Duvergent, encore JP et déjà doté d’une solide expérience du mouvement.


Leur sujet : ce que le MCC signifie pour eux, sa transmission au fil des générations, la pertinence renouvelée de sa mission.

Paroles croisées entre deux témoins que tout ou presque distingue, cependant paroles étonnamment proches sur l’essentiel.


Écouter des extraits de l’entretien

 picotaudio.jpg1/ Jean-Luc parle de son attachement au MCC

 picotaudio.jpg2/ Franck parle de l’actualité de la proposition du MCC


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Jean-Luc

Il y a déjà un point commun entre Franck et moi : nous sommes tous les deux issus du monde industriel. Mais je n’étais pas un ingénieur classique. J’ai suivi une formation de psychotechnicien, après avoir quitté le grand séminaire où j’avais passé quelques années. Mon beau-père m’a ouvert les portes de la SAGEM, et j’y ai fait toute ma carrière, de 1950 à 1989. Mon profil atypique dans cet univers d’ingénieurs arts et métiers m’a probablement permis de progresser dans l’entreprise sans apparaître comme un concurrent inquiétant aux yeux de mes collègues. Je suis entré en 1955 au MICIAC (qui deviendra dix ans plus tard le MCC), où j’ai beaucoup appris au contact de Jean-Paul Deloupy, alors aumônier du MICIAC pour la région parisienne et en même temps aumônier de mon équipe.

Franck

J’ai 34 ans, j’ai découvert le MCC il y a 3 ans, à une session JP à Nantes, et j’ai tout de suite été captivé par ce mouvement et par les contacts qu’il m’a permis d’avoir. Quelques mois après mon arrivée, on m’a proposé de prendre la coresponsabilité des week-ends JP de Paris. Je fais partie maintenant de l’équipe d’organisation des Débats Varenne. Je suis ingénieur de formation et je travaille dans l’industrie des caoutchoucs chez PAULSTRA, filiale du groupe HUTCHINSON.

La Lettre

Jean-Luc, comment décrirais-tu les évolutions du MCC que tu as observées ?

Jean-Luc

A l’époque où je suis entré, la plupart des membres étaient engagés parallèlement dans le monde syndical ou associatif, et le MICIAC était un pour eux un lieu de parole et de soutien de leur activité militante. Je n’étais pas conforme à ce schéma. J’estimais que mon lieu d’engagement vis-à-vis du Seigneur, c’était mon entreprise elle-même, c’était là où je devais être disciple et témoin de ma foi. C’est peut-être pour cette raison que je me suis trouvé très en phase avec des aumôniers nationaux comme Joseph Thomas puis Jean Moussé qui, dans les années 70, ont fortement contribué à enraciner la démarche spirituelle du MCC dans « l’ici et maintenant ». La foi s’incarne dans tous les aspects de la vie, et notamment la vie professionnelle, là où nous exerçons nos responsabilités. Cette conception ne m’a jamais quitté.

Franck

J’ai l’impression que c’est toujours la même conception aujourd’hui. Pour moi, l’originalité du MCC, c’est de mettre ensemble la Foi et le Travail. Il n’y pas d’autres structures qui le proposent ainsi. Je crois que les JP identifient bien cela, et d’ailleurs je me rappelle la visite d’un jeune jésuite italien à une session se passant à Manrèse, et qui venait voir comment fonctionnait un mouvement où on parle clairement de vivre sa foi sur le lieu de son travail.

Jean-Luc

La Charte du MCC reste très actuelle parce qu’elle colle parfaitement à cette réalité qui n’a pas changé au cours des évolutions que le mouvement a connues.

Le MCC était différent dans les années 60-70 d’un point de vue sociologique, la plupart des équipes étaient constituées par secteurs professionnels, avec un poids très fort de l’industrie. Les femmes étaient peu représentées, tout simplement parce qu’elles étaient peu nombreuses dans le milieu des ingénieurs et cadres. Certaines équipes se réunissaient sans les épouses, et dans les autres celles-ci se sentaient souvent à l’écart des sujets traités. Mais il arrivait aussi qu’elles disent que les réunions d’équipe leur permettaient de découvrir la réalité concrète de la vie professionnelle de leurs maris ! Dans les années plus récentes, le MCC s’est identifié à un mouvement auquel on appartient naturellement en couple. La participation des femmes a apporté beaucoup, un style de travail plus ouvert, des sujets plus variés, des relations plus profondes au sein des équipes.

Franck

Les jeunes perçoivent aujourd’hui le MCC comme un mouvement composé de personnes individuelles parmi lesquelles on trouve évidemment des couples, sans que cela caractérise le mouvement. Cela peut être un facteur de complexité, puisqu’on constate que des équipes peuvent dysfonctionner si la proportion de personnes en couple est trop grande, et les responsables du secteur JP sont vigilants sur ce point.

Jean-Luc

Cette évolution est un phénomène intéressant. Mais moins important à mon avis que celui qu’a représenté l’arrivée des JP à partir des années 80. Comme on sait, le MCC le doit très largement à la persévérance d’Henri Bussery, qui a bataillé pour parvenir à intéresser des jeunes arrivant dans la vie professionnelle à rejoindre le mouvement, et à créer un secteur spécifique qui a énormément vitalisé le MCC. Je fais partie des gens qui dès le début se sont beaucoup réjoui de voir arriver progressivement des jeunes. La greffe a mis un certain nombre d’années à prendre, mais le résultat est là : la transmission de la proposition du MCC est faite, l’identité profonde du mouvement se poursuit dans les évolutions qu’il vit au fil des années.

Franck

Je ressens la continuité de cette identité quand je vois qu’il y a par exemple de plus en plus de membres des professions de santé dans les équipes, à côté des professionnels de l’industrie et des services, et je pense que le point commun qui les rassemble pourrait être la recherche d’une éthique au travail, inspirée par le besoin de réfléchir à ce qu’on produit.

La Lettre

Pourriez-vous l’un et l’autre expliquer les raisons de votre attachement au MCC, notamment Jean-Luc avec une mention particulière pour Responsables auquel tu as contribué jusqu’à aujourd’hui ?

Jean-Luc

Je l’ai déjà dit, je me suis trouvé profondément en phase avec l’idée que la foi se vit ici et maintenant, là où on s’engage. La notion d’engagement a toujours été fondamentale pour moi, et donc je me sentais lié à ce mouvement qui demande de faire un tout cohérent des engagements de la vie spirituelle, professionnelle, conjugale. _ C’est d’ailleurs l’effacement relatif de cette notion d’engagement que je déplore souvent chez les jeunes. Je crois que si le MCC n’avait pas eu cette exigence, je ne serais pas resté autant attaché à lui.

Mon attachement à Responsables est encore autre chose. J’ai toujours pensé que la revue du mouvement était essentielle, même si je suis bien persuadé qu’à aucune époque les gens ne l’ont lue attentivement et dans le détail. Ils la lisaient comme on lit un magazine, un article de temps en temps, et sans doute plus souvent qu’ils ne le disent eux-mêmes. Et pourtant le rôle de la revue est important, elle a toujours été un apport discret mais significatif à l’animation du MCC, parce que le peu qu’on en lit est souvent marquant, on peut y revenir et c’est une aide à la réflexion personnelle ou en équipe. Après la décision d’arrêter l’édition papier de Responsables, j’ai d’abord pensé que c’était un coup porté à l’identité même du MCC, mais je m’aperçois que je me suis trompé, heureusement, même si certains, notamment les anciens, peuvent estimer qu’ils ont perdu un compagnon de route rassurant.

J’ai fait partie très longtemps du comité de rédaction aussi parce que j’y ai trouvé la possibilité d’exprimer mes idées, et que, immodestement, je les crois souvent bonnes. Bien des choses qui s’exprimaient dans nos réunions d’équipe par la voix de personnes comme Jean Moussé, ou Jacques Orgebin, méritaient qu’on en garde une trace. Et puis, c’est un lieu où on aborde beaucoup de questions passionnantes.

Franck

J’ai eu la chance de découvrir très vite une dimension de l’animation du mouvement avec les week-ends JP, puis avec un événement important comme la journée sur la doctrine sociale de l’Église aux Bernardins, préparée sous la conduite de Baudouin Roger, et maintenant avec les Débats Varenne. C’est important de participer à des opérations qui permettent de saisir la réalité du MCC mieux que dans le seul cadre de son équipe. C’est une raison de mon attachement au mouvement. Il y en a une autre, c’est la découverte progressive de la richesse des expériences de chacun, de la force des expressions personnelles, que ce soit en équipe, en réunions brassées, en rencontres nationales. Avec la possibilité de parler de son milieu de travail en termes vrais, dans un climat de confiance.

La Lettre

Pour conclure cet entretien, peut-on vous demander ce qui a joué le rôle déterminant dans votre implication au MCC ?

Franck

Pour moi, c’est le fait d’avoir été appelé à remplir une fonction, à prendre une responsabilité. Je n’ai pas une grande expérience encore, mais je sens bien que je ne me serais pas investi comme je l’ai fait si je n’avais pas été sollicité, 2 mois après mon entrée au MCC, pour l’organisation des week-ends JP. Cela m’a un peu flatté, d’accord, mais cela m’a surtout donné l’impulsion pour agir. J’ai aussi l’exemple de ma responsable d’équipe, qui s’est épanouie dans ce rôle à partir du moment où elle a été appelée à l’assumer.

Jean-Luc

Les choses sont différentes pour moi. J’ai toujours eu tendance à décider par moi-même de m’engager là où je sentais le besoin, sans qu’il y ait nécessairement un appel préalable. Mais j’ai toujours constaté aussi que si les autres ne sont pas là pour vous guider ensuite dans la mise en œuvre de vos décisions, vous risquez beaucoup d’erreurs.

Je reconnais aussi qu’il y a peu de personnes qui ont spontanément la volonté de s’engager au service d’une cause, d’un mouvement, et qu’elles ne risquent pas de découvrir les bons côtés de la responsabilité, les joies en retour, si elles n’y sont pas appelées. De ce point de vue je partage l’avis de Franck sur l’importance de l’appel, et aussi du discernement personnel pour y répondre.

Entretien réalisé par Christian Sauret