Dans notre dernier numéro de Responsables consacré à l’exhortation Laudate deum, nous avons invité le théologien Martin Kopp, chercheur à l’Université de Strasbourg et président de la commission « écologie et justice climatique » de la Fédération protestante de France, à nous éclairer sur ces enjeux. Nous mettons gracieusement à votre disposition son intéressante analyse. Mais nous vous invitons aussi à soutenir la revue du mouvement en vous abonnant ici.

Écologie : le défi d’un changement économique systémique

Tout comme l’encyclique Laudato Si’ en son temps, l’exhortation Laudate Deum du pape François a rencontré beaucoup d’écho au-delà du monde catholique, dans la société civile,
les milieux associatifs. Elle entre aussi en résonance avec la prise de conscience plus vaste
des Églises chrétiennes (en particulier protestantes) et la crise de la biosphère qui les mobilise, de façon œcuménique. Quel est le paysage du défi écologique ? Comment l’économie, spécifiquement, est-elle mise en question ?

Et si nous commencions par une bonne nouvelle ? Le mot « écologie » lui-même nous y invite. Le terme apparaît pour la première fois en 1866, dans un livre du biologiste allemand Ernst Haeckel. Bien sûr, on connaît le suffixe « logique », qui renvoie à la parole et à la raison. On sait moins que « éco », pour sa part, provient du grec ancien oïkos qui signifie « maison ». L’écologie, c’est littéralement l’étude de la Terre et le discours sur elle comme maison pour la vie. L’écologie, c’est la bonne nouvelle du vivant en son habitat !

Tout regard sur la situation actuelle, qui offre le contexte de l’exhortation Laudate Deum du pape François, gagne à commencer là. Dans la joie devant la création. L’écologie, c’est avant tout ce fait merveilleux que notre petite perle azur, dans l’immensité du cosmos, est favorable à la vie. Qu’elle accueille une superbe multiplicité d’êtres, de formes et de couleurs. « Que tes œuvres sont nombreuses, Seigneur ! Tu les as toutes faites avec sagesse, la terre est remplie de tes créatures » (Ps 104, 24). Oui, il y a un « Évangile de la création ».

Ancrés dans la conscience du beau et bon don de Dieu, nos cœurs se serrent devant les atteintes à notre maison commune. Car telle est bien l’envergure du drame que nous provoquons : il n’en va pas simplement du bouleversement climatique ; avec l’entrée dans la sixième extinction de masse, l’acidification des océans, l’érosion des sols, les perturbations des cycles de l’azote et du phosphore… d’un point de vue scientifique, il convient de parler, plus largement, d’une dégradation néfaste et mortifère des « conditions d’habitabilité » de la Terre.

Or, nous étions dans une sorte de « jardin d’Éden de l’évolution humaine »[1], pour reprendre la formule du scientifique Johan Rockström. C’était l’époque de l’Holocène. Depuis 11 700 ans, l’humanité connaissait un état stable du système Terre (la planète comme le tout formé de ses composants non vivants et vivants, leurs interdépendances et interactions), avec notamment un climat interglaciaire clément (en moyenne, + 15° C à la surface du globe). Soit les conditions les plus favorables qu’Homo sapiens ait connu en ses 300 000 ans d’existence.

Nous en sommes sortis. Bienvenue, si l’on peut dire, dans l’« Anthropocène » ou « ère de l’être humain » : nos activités ont mené le système Terre hors des conditions holocéniques, dans une phase d’instabilité vers un nouvel état, que nous ne connaissons pas encore. En effet, comme les grands déterminants du bouleversement sont toujours actifs, nous continuons de changer l’écosystème global. La question de l’écologie, c’est ainsi : à quel niveau d’habitabilité ferons-nous « atterrir » l’Anthropocène ? Que sauvegarderons-nous de notre maison qui brûle ?

Un zoom sur le défi climatique, dont se préoccupe avant tout Laudate Deum, n’échappe pas à un constat d’échec en cours. Nous en sommes à + 1,2° C de réchauffement moyen global. Les émissions mondiales de gaz à effet de serre ne cessent de croître, si bien que la barre des 1,5° C de réchauffement risque d’être dépassée d’ici 6 ans. Les impacts sont ressentis partout. Et selon l’ONU, les engagements actuels des États mèneraient à une micro-baisse des émissions mondiales de 2 % en 2030 par rapport à 2019, quand elle devrait être de 43 %. Nous fonçons droit vers un réchauffement situé entre + 2,5 et + 2,9° C en 2100. À quand le sursaut ?

L’accord obtenu à la COP28 a enfin reconnu noir sur blanc la nécessité d’une « transition hors » des énergies fossiles, dont la combustion est la cause majeure des émissions de gaz à effet de serre. Il est vrai que c’est une première dans ce forum onusien, et on n’est pas complètement infondé à s’en réjouir. Simultanément, on n’échappe pas au sentiment d’entourloupe : le fait est connu depuis longtemps, et on peut raisonnablement douter que ce soit l’absence de ces mots dans les décisions annuelles des COP qui ait empêché une réelle transformation sociétale.

Car telle est la profondeur du défi. Au-delà d’une transition dans la production d’énergie, une transformation est nécessaire dans tous les secteurs, insiste le GIEC. Et comme le discernent les Églises, l’enjeu concerne, plus profondément, les causes immatérielles du bouleversement. La Conférence des Responsables de Culte en France (CRCF) l’a résumé dans son plaidoyer remis à Emmanuel Macron avant la COP : « nous lisons la crise climatique, et plus largement la crise écologique et sociale, non pas d’abord comme un problème technique ou du “faire”, mais comme une véritable crise spirituelle et de civilisation, qui vient remettre en cause notre manière d’“être” au monde. C’est un changement de paradigme qui est nécessaire »[2].

Le champ économique est concerné au premier chef. En soi, l’économie est la « gestion » de l’oïkos, la bonne intendance de la maison. Répondre aux besoins humains est une tâche noble. Cependant, nous évoluons entretemps dans un modèle productiviste et consumériste qui produit indéfiniment des nouveaux « besoins », pour croître. Ce système est profondément remis en cause par la finitude et les limites, les enjeux de justice et de paix et l’horizon des générations à venir. Dans Laudato Si’, le pape ose même appeler à « une certaine décroissance »[3] des pays développés qui, relativement aux limites planétaires, sont en situation d’hyper-dépassement.

Nous sommes appelés à un changement de pensée, de système et de pratiques économiques. Comment mettre en œuvre la révolution de la sobriété et de l’efficacité, en 30 ans ? Comment susciter la conversion des mentalités et des cœurs vers le « tout est lié », l’amour du créé et des frugalités joyeuses ? Comment agir suivant la boussole de la justice et le souci premier des plus vulnérables que sont les pauvres, les filles et les femmes, les personnes non blanches, qui sont les plus impactées alors qu’elles ont les responsabilités les plus faibles dans ce bouleversement ?

Autant de questions qu’explore Laudate Deum. Dans le monde économique et financier, il ne s’agit pas de les voir comme des accusations ou de la culpabilisation, lesquelles susciteraient un réflexe de défense personnelle, voire de rejet. Voyons plutôt la réalité des impacts comme une responsabilité, et finalement une opportunité belle et forte de contribuer. S’il y a un progrès des COP depuis celle de Paris, c’est d’organiser à chaque fois une COP de la société civile, où cela bouillonne d’initiatives. Car pour tout changer, il faut tout le monde. Nous y compris !

Martin Kopp

Théologien écologique protestant

 

[1] Johan Rockström, « Bounding the Planetary Future: Why We Need a Great Transition », Great Transition Initiative, avril 2015, p.3.

[2] Voir : https://tinyurl.com/PlaidoyerCRCF, consulté le 18 décembre 2023.

[3] Pape François, Laudato Si’, § 193.