L’ancien président du Centre hospitalier Hôtel-Dieu de France, le père jésuite Joseph Nassar, et le professeur Georges Aoun, doyen émérite de la faculté de gestion et de management de l’université Saint-Joseph de Beyrouth, nous offrent leur regard sur la multiforme crise libanaise, aggravée par l’explosion survenue au port de Beyrouth le 4 août.

Depuis des mois, le Liban est plongé dans une profonde crise ayant pour origine des dysfonctionnements économique, politique et sociale. La livre libanaise a perdu en 18 mois environ 80 % de sa valeur sur le marché noir par rapport au dollar. Le taux de pauvreté au niveau de la population devrait doubler entre 2019 et 2020 et de nombreuses entreprises ont fait faillite. L’élite politique est désavouée par la population et une révolte a éclaté le 17 octobre 2019 avec comme revendication l’abolition de l’instrumentalisation de la fonction publique, l’assainissement des finances publiques et le développement de la reddition (présentation et justification) de compte en politique. Le Liban a été également confronté à une crise sociale, depuis l’accueil de plus d’un million de réfugiés syriens déplacés par le conflit dans leur pays. Ces crises combinées ont eu un effet néfaste sur le Liban et ont rendu difficile l’accès à la nourriture, à l’éducation, aux soins de santé, à l’emploi et au logement. Les pouvoirs publics ont été incapables de gérer cette succession de maux et le pays a sombré.

Selon le ministère de la Santé publique au Liban, les dépenses nationales en soins de santé en part du PIB sont de 7,5 %. Sur la base de l’estimation du PIB de 2018 de 53,7 milliards de dollars, la facture de la santé s’élevait à environ 4 milliards de dollars et était assumée par trois principales parties à part à peu près égale : l’État, les assurances et mutuelles, les patients.

Les hôpitaux privés, dont l’Hôtel-Dieu de France de Beyrouth, constituent les acteurs majeurs du secteur de la santé avec une offre d’environ 11 000 lits comparés à environ 2 000 lits dans les hôpitaux publics. Malheureusement nous assistons actuellement à une dégradation rapide des prestations de santé pour plusieurs raisons, notamment le déséquilibre financier engendré par la facturation des soins et prestations hospitalières en livre libanaise par les hôpitaux privés, la dévaluation de la monnaie locale et l’exigence de régler le prix des matières consommables et des fournitures importées en devises étrangères.

Un autre motif de la dégradation est imputé à l’explosion du port de Beyrouth qui a accentué la fragilité des institutions de santé avec la destruction de 4 hôpitaux (chrétiens) et la mise hors service de plus de 1000 lits ; de même le traitement de plus de 6000 blessés dont plusieurs centaines en soins intensifs qui ont saturé les capacités des hôpitaux et ont fortement impacté les équipes soignantes déjà mobilisées pour accompagner les patients du Covid 19, faisant craindre un risque de rupture du service dans certaines institutions faute de matériel, de fournitures médicales ou de soignants. Certes, les aides parviennent pour remédier aux urgences mais assurer la continuité d’une mission sanitaire et éducative demandent volonté et détermination. Heureusement que l’esprit ignacien est là pour nous soutenir et nous aider à aller souvent au-delà de nos moyens limités !

Joseph Nassar.sj, Georges Aoun

Le centre hospitalier universitaire libanais Hôtel-Dieu de France