F ace au réchauffement climatique, de profondes transformations sont nécessaires. Elles font appel à des ressources éthiques et spirituelles, avant d’être des changements de réglementation. Quelles sont nos marges de manœuvre, collectives comme individuelles ? Cécile Renouard nous invite à reconnaître nos propres blocages pour en faire des leviers de modification des règles du jeu.

Pour y parvenir, un processus de discernement éthique et spirituel est nécessaire ; en voici quelques étapes, appliquées à la considération des responsabilités des acteurs économiques.

Caractériser les formes de responsabilités de l’entreprise

Depuis 2011, la Commission européenne définit la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) comme la maîtrise de ses impacts, au long des chaînes de valeur, allant ainsi au-delà des seules actions philanthropiques. Avec différents chercheurs, je propose de considérer quatre responsabilités principales et systémiques de l’entreprise, dans une perspective cohérente avec cette définition : il s’agit de considérer le cœur de métier de l’entreprise et la façon dont elle contribue ou non à favoriser l’accès à des biens et des services utiles et de qualité, dans le respect du lien social et écologique, de la qualité de vie durable sur les territoires où elle est implantée, et dans ses effets pour les prochains éloignés dans l’espace et dans le temps.

À partir de là, sont distinguées quatre responsabilités principales : économiques et financière, sociale, sociétale et environnementale, politique. Pour chacune, se pose la question des freins et blocages vis-à-vis d’une responsabilité assumée plus pleinement : les inégalités engendrées par les écarts de revenus au long des chaînes de valeur et par les pratiques d’optimisation fiscale et d’évasion fiscale, pourraient être réduites si les personnes ne s’identifiaient pas à leur niveau de salaire, si des pratiques harmonisées étaient recherchées au niveau mondial, si les normes comptables étaient modifiées pour intégrer le coût de maintien du capital naturel ou humain… Les pratiques d’esclavage moderne ou de jobs inutiles et/ou néfastes seraient vraiment combattues si des efforts étaient engagés pour donner du sens au travail, pour retrouver sa valeur subjective, objective et collective. Les pratiques d’exploitation des ressources des territoires seraient diminuées si était cultivé un sens renouvelé de l’appartenance à l’écoumène (ou ensemble des terres anthropisées), au milieu naturel et culturel. Les trajectoires folles en termes de croissance du PIB et des émissions carbonées seraient transformées si les dirigeants devaient rendre des comptes de l’intégration des empreintes carbone, biodiversité, eau, dans leur stratégie…

Identifier nos responsabilités individuelles et collectives

Il nous faut reconnaître et individualiser, particulariser nos responsabilités collectives

Pour relever ces défis, il ne suffit pas de changer personnellement ! Des actions collectives sont nécessaires, en vue de transformer les règles du jeu, le fonctionnement des organisations et des institutions. Le discernement à faire ne peut pas être uniquement individuel. Il consiste à repérer comment nous nous situons en porte-à-faux vis-à-vis de beaucoup de transformations urgentes, et devons en assumer une responsabilité partagée avec d’autres. Il nous faut reconnaître et individualiser, particulariser nos responsabilités collectives. Les obstacles sont liés à nos positions dans les chaînes de valeur et à l’imbrication de nos choix. Comme le souligne la philosophe Iris Young, à propos du fonctionnement de la filière du textile-habillement, nous n’avons pas tous le même pouvoir, la même influence, le même intérêt à agir, la même capacité d’action, pour éviter, par exemple, que des drames comme le Rana Plaza se reproduisent. L’essentiel est de reconnaître que tout ne peut pas être traité sous l’angle d’une causalité linéaire qui imputerait des torts à un acteur clairement identifié. En même temps, il s’agit bien d’individualiser ces responsabilités partagées, et notamment de pouvoir dénoncer les pratiques d’instigation aussi bien que de collaboration à l’égard des maux structurels qui nous mènent collectivement à des catastrophes. Ce n’est pas la même chose d’être dirigeant d’une entreprise qui a choisi de délocaliser sa production pour réduire ses coûts, que d’être salarié d’un sous-traitant soumis à la concurrence ou consommateur à bas revenu de produits achetés très bon marché dans un grand magasin, sans se soucier des critères sociaux et environnementaux de la production. Chaque catégorie d’acteurs a des marges de manœuvre différentes.

Nous mettre en chemin

Les blocages sont très puissants, à différentes échelles et chez différentes catégories d’acteurs, qui laissent faire ou reproduisent des comportements insoutenables et inéquitables. Comment les affronter et les contourner, les dépasser, les lever ? Je propose de reprendre les quatre étapes du « travail qui relie », un parcours proposé par la bouddhiste Joanna Macy, qui a un fort retentissement dans des milieux très sensibles aux questions écologiques et menacés par la désespérance.

Honorer sa peine pour le monde, à faire face aux multiples voix intérieures qui poussent à l’inaction, au cynisme, au sauve-qui-peut, au repli égoïste, à la diffusion d’idées sceptiques

Le premier temps est l’enracinement dans la gratitude, ce que les chrétiens désignent souvent par l’émerveillement, l’action de grâce : contempler la beauté de la création et les ressources que l’être humain fait fructifier, avec générosité et créativité.

Le deuxième temps consiste à honorer sa peine pour le monde, à faire face aux multiples voix intérieures qui poussent à l’inaction, au cynisme, au sauve-qui-peut, au repli égoïste, à la diffusion d’idées sceptiques, etc. Il s’agit de faire face à nos angoisses, à nos sentiments d’impuissance, à notre colère et à notre ressentiment, à nos doutes… Partager cela permet de ne pas être seul à le porter, et de s’entraider à ne pas coller à ces réalités mortifères.

Le troisième temps est le changement de regard. Nous pouvons chercher à identifier les leviers qui viennent contrecarrer nos propres inerties et celles qui nous entourent : ceci suppose de changer de lunettes, parfois de lieu, de manières de faire, de posture. Ainsi, un dirigeant d’entreprise peut-il, conscient de l’iniquité des règles du jeu existantes, chercher à s’associer à d’autres pour faire bouger les réglementations à la recherche du bien commun, plutôt que d’alimenter un lobbying au service de ses intérêts commerciaux immédiats. Des consommateurs peuvent, ensemble, boycotter certains produits, retrouver les chemins d’achats moins polluants et accompagner la transformation des filières de production.

Le quatrième temps est l’invitation à aller de l’avant, avec courage, conscience et confiance. Comme le souligne le pape François dans Laudato si’, « un chemin de développement plus créatif et mieux orienté pourrait corriger le fait qu’il y a un investissement technologique excessif pour la consommation et faible pour résoudre les problèmes en suspens de l’humanité… Ce serait une créativité capable de faire fleurir de nouveau la noblesse de l’être humain parce qu’il est plus digne d’utiliser l’intelligence, avec audace et responsabilité, pour trouver des formes de développement durable et équitable, dans le cadre d’une conception plus large de ce qu’est la qualité de vie. Inversement il est moins digne, il est superficiel et moins créatif de continuer à créer des formes de pillage de la nature seulement pour offrir de nouvelles possibilités de consommation et de gain immédiat » (n° 192).

Cécile Renouard


Cécile Renouard, religieuse de l’Assomption (r.a), est directrice du programme Entreprises et développement à l’ESSEC et professeure d’éthique sociale au Centre Sèvres. Elle a fondé le Campus de la Transition en 2018. Parmi ses ouvrages : « Éthique et entreprise – Pourquoi les chrétiens ne peuvent pas se taire » (2013)