(dr) Charles Thénoz

Au Congrès de 2016, le sociologue allemand était intervenu avec brio sur la perte de lien ou aliénation créée par l’accélération de la société. Deux ans plus tard, au cours d’un entretien accordé au MCC à l’occasion de la sortie en France de son dernier essai, il développe son concept de « résonance » issu de sa réflexion sur la relation avec le monde.

Nous sommes capables d’entendre les convictions des autres, c’est ce qui les maintient en vie, nous maintient en vie

De l’accélération à la résonance… Quel a été votre cheminement ?

Depuis mon précédent essai, j’ai réfléchi à ce qui était le contraire de l’accélération, à une autre façon d’être en lien avec les autres, le travail, la nature, son propre corps, avec le monde. J’ai progressivement développé ma réflexion sur la résonance, en cherchant à répondre aussi à la question de savoir ce qu’est la « vie bonne ». La résonance, ce n’est pas la connexion, ni la communication ou la pleine conscience. C’est une dynamique, une façon de me sentir touché par le monde, de me percevoir capable d’y répondre, dans un processus qui me transforme, en ignorant d’avance le fruit de cette transformation.

Les élections européennes se dérouleront fin mai. Comment s’y préparer ?

Je n’aime pas la façon actuelle d’exercer la politique, de penser qu’elle est un combat. Cela nous met d’emblée dans l’agression, il ne faut alors pas s’étonner de l’émergence de conflits. L’objectif de la politique est au contraire de façonner le monde ensemble, à partir d’opinions et d’intérêts variés qu’il faut « mettre en mode résonant ». Une Europe résonante est une Europe où tous les citoyens ont de bonnes raisons de croire qu’ils sont inclus dans le processus de façonnement collectif du monde.

Existe-t-il encore des facteurs de résonance dans ce modèle que l’on ne trouve pas dans d’autres régions du monde ?

L’État-providence ou la sécurité sociale sont des acquis de l’Union pourtant perçue aujourd’hui comme une institution « froide ». Les citoyens s’acquittent de leurs impôts, convaincus que l’Etat leur extirpe quelque-chose. Cela engendre une relation répulsive, décuplée en ce qui concerne l’Europe. L’Europe nous trahirait-elle ? Non je ne le crois pas. Au contraire, l’État-providence produit de la résonance ; les gens ont l’assurance qu’ils ne seront pas laissés de côté. Mais nous sommes devenus sourds à cet instrument de vivre-ensemble, nous avons oublié ces institutions et les avantages qu’elles nous procurent.

La question migratoire sera l’enjeu central des élections. Comment analysez-vous les populismes au regard de la résonance ?

Avec la mondialisation, certains, ceux qui appartiennent à l’élite mondialisée, gagnent, lorsque d’autres, qui ne sont pas capables d’évoluer, perdent. Or les perdants tiennent pour responsables de leur situation les étrangers, les musulmans, les Noirs, les Mexicains, etc. Ils combattent la globalisation mais au mauvais niveau, en s’attaquant à d’autres perdants de la mondialisation. Leur colère contre le système est générée par le ressentiment : c’est une forme d’aliénation, ils ne se sentent entendus par personne, sauf par le leader populiste qui leur dit « je vous redonnerai la voix, je vais vous redonner le contrôle ».

Quelles sont, selon vous, les conditions manquantes pour une Europe résonante ?

Historiquement, les sociétés qui ont érigé des murs, se sont éteintes car incapables de changer. Or, le discours actuellement dominant propose d’ériger des barrières et des frontières : on se retire du monde soi-même car celui qui vient à moi représente une menace. En fait les gens manquent de confiance en eux : ils pensent que si on laisse entrer les étrangers, ils vont disparaître. Certes ils ont des convictions et des valeurs qu’ils sont prêts à défendre. Mais ils sont aussi capables d’entendre celles des autres, avec leurs cultures et traditions, c’est ce qui les maintient en vie, nous maintient en vie.

Nos racines ne doivent pas nous conduire à rester où nous sommes, mais nous aider à nous transformer. À l’inverse, le registre de l’identité conduit à affirmer « je sais qui je suis et je ne changerai jamais ». Dans ce cas, on est déjà mort ! Si nous avons confiance dans notre voix, dans nos convictions, alors nous nous insérerons dans le concert de la démocratie. Pour qu’il y ait dialogue, il faut différentes voix.

L’esprit de compétition propre à notre système économique peut-il intégrer la résonance ?

La logique de compétition a généré beaucoup d’agressions. Chacun fait les choses au plus vite, sans prendre la peine d’écouter et de répondre à autrui. Une société qui laisse la compétition s’installer à tous les niveaux, de la maternelle à l’université en passant par l’hôpital et l’entreprise, dans l’idée d’être plus efficace, ne peut que créer un sentiment de peur. On se rend indisponible à la résonance, on ne veut plus se laisser toucher car c’est perçu comme dangereux.

Peut-on faire l’expérience de la résonance dans son travail ?

La plupart des études sur le travail montrent que les salariés aiment leur travail quand on les laisse bien le faire : ce que ne permet pas la permanente recherche de croissance qui nous pousse à aller plus vite pour être plus productif. On ne fait alors plus attention à ce que l’on fait et cela est source de frustration. Nous devrions mieux honorer ce désir de travailler de façon résonante.

Propos d’Hartmut Rosa recueillis par Marie-Hélène Massuelle

Écouter la conférence du 27 septembre sur le site du Centre Sèvres : https://bit.ly/2OBHBLk


Biographie :

  • 2018 : La résonance, une sociologie de la relation au monde, La Découverte
  • 2012 : Aliénation et accélération
  • 2010 : Accélération. Une critique sociale du temps
  • Depuis 2005 : Professeur à l’Institut de sociologie de l’université de Iena
  • 1965 : Naissance à Lörrach, Bade-Wurtemberg