Les années 1970 et la société d’abondance – page 156

Notion d’abondance

La notion d’abondance n’existe pas dans la vie économique car, d’une part elle ne rend pas compte du caractère relatif de l’évolution des besoins et du degré auquel on ressent ces besoins, et d’autre part l’abondance de certains biens, toute relative, crée en réalité la pénurie d’autres biens. Par exemple, certaine abondance de voitures entraîne la pénurie de routes. En bien d’autres domaines la satisfaction d’un certain nombre de biens n’engendre pas du tout une civilisation d’abondance mais le sentiment d’une grave pénurie inconnue avant cette satisfaction. Enfin, depuis plusieurs années et surtout au cours de 1968, la satisfaction de besoins matériels engendre le développement des besoins immatériels (dignité, détente, responsabilité, etc…).

Cette civilisation d’abondance ne caractérise pas la société contemporaine, même dans les pays industrialisés. Par exemple, en France, plus de la moitié des salariés français gagnent encore moins de 1.000 F par mois et ne peuvent se sentir dans une société d’abondance.

A l’échelle mondiale cette notion d’abondance, toute relative, doit être confrontée avec certaines réalités. Selon des Comparaisons chiffrées faites par des économistes sur le revenu par habitant à diverses époques entre pays sous-développés et pays développés, on constate un écart qui va toujours en se creusant : 1 à 5 vers la moitié du 19e siècle ; 1 à 7 lors de la grande crise mondiale de 1929 ; 1 à 10 en 1953 ; 1 à 12 maintenant. Et, en prolongeant les courbes des vingt dernières années, on aboutit pour 1980 à un écart de 1 à 16.

Le développement économique

Le développement économique demeure pour les prochaines décennies un impératif inéluctable. La révolution démographique, phénomène massif qui domine tout le vingtième siècle, se poursuivra à coup sûr pendant cette décennie. Si certaines prévisions pessimistes qui annoncent pour l’an 3 000 une densité de 1 500 hommes au mètre carré ne sont à mon avis pas à retenir, car nous ne pouvons en rien imaginer le taux de fécondité dans mille ans, en revanche le rythme actuel du doublement de la population mondiale en 40 ans est assez sûr, alors qu’au début de notre ère, une telle croissance s’opérait en mille ans.

Ce phénomène totalement nouveau justifierait à lui seul l’importance que le développement économique continuera à occuper dans les esprits.

Notre problème n’est donc pas de définir une éthique de l’abondance mais une éthique du développement.

« Le développement, a dit Paul VI, est le nouveau nom de la paix ». Cette expression, fort belle, ne doit pas nous rendre trop optimistes. Le seul développement économique a un coût humain, du fait du processus d’industrialisation qu’à certains égards on pourrait considérer comme le nouveau nom de la guerre. Sans doute on attend le bien-être du développement économique. Mais ce qui meut les hommes appelés à prendre des décisions, c’est encore très largement la volonté de puissance, c’est le goût du pouvoir, bien plus que l’appât du gain.

Après ces observations préliminaires nous allons procéder en deux étapes. Dans la première nous chercherons les conditions du développement pendant les années 70. Dans la 2e étape nous nous interrogerons sur les finalités du développement économique.

 Conditions du développement économique dans les années 1970

L’économie ne peut être considérée indépendamment de son environnement politique, social, culturel. C’est sur lui, à mon avis, que nous devons d’abord nous interroger avant d’en venir aux phénomènes économiques eux-mêmes.
Tout d’abord, jusque vers 1980, un conflit atomique reste improbable car la généralisation de la détention de la puissance nucléaire, que je crois inéluctable à long terme, pourra encore être limitée pendant cette décennie à un petit nombre de pays. Et puis, les super-grands eux-mêmes vont connaître des difficultés internes qui probablement leur interdiront de s’affronter. Les U.S.A. et l’U.R. S.S. vont se trouver confrontés dans les années 70 à des problèmes extrêmement difficiles.

La Russie soviétique

En Russie soviétique, on observe depuis quelques années un éclatement idéologique et même politique du système construit au lendemain de la deuxième guerre mondiale. La malheureuse expérience tchécoslovaque est un élément de trouble, désormais installé au sein même du camp communiste pour de très nombreuses années. La brutalité avec laquelle elle a été interrompue a donné à ce trouble une base bien plus durable que si elle avait pu se poursuivre et éventuellement échouer. Car on peut penser que cette tentative tchécoslovaque avait relativement peu de chances de réussir et qu’en empêchant que la preuve de l’échec puisse être administrée, l’URSS a finis un germe de trouble qui ne sera pas rapidement effacé.

J’ai été frappé, depuis cette affaire, de l’extraordinaire densité des discussions au sein du parti communiste français et de la C.G.T.

En ce qui concerne les pays de l’Est, nous avons quelques raisons de penser que ce même trouble y existe profondément et alimente là aussi un mouvement de fond dont nous ne savons pas à quelle date et sous quelle forme il émergera. Peut-être, durant la décennie 70, entraînera-t-il des difficultés grandissantes à l’intérieur du monde communiste et singulièrement de l’URSS.

A ces germes, à ces forces centrifuges, peuvent correspondre des réactions brutales aux réactions incalculables. C’est un risque réel.

Société américaine

Parallèlement, la société américaine va probablement connaître elle aussi, au cours de cette même décennie, de très graves problèmes internes. J’étais aux U.S.A. l’an dernier, lors de l’élection Nixon, après y être allé en 1960 et 1967. J’y ai trouvé beaucoup plus de changements entre 1967 et 1968 qu’entre 1960 et 1967. Changement autour du problème noir (l’été dernier relativement calme ne marque pas que le problème est résolu, loin de là…les américains en ont bien conscience). Changement aussi en ce qui concerne le divorce entre générations. Les américains de 45 ou 50 ans ne comprennent plus leur jeunesse, et pas seulement celle des quelques hippies ou drogués, excroissances extrêmes et limitées d’un phénomène beaucoup plus vaste. A la Harvard business school, des étudiants français qui y étaient depuis deux ou trois ans m’ont fait part des changements observés parmi leurs camarades américains. Ils ont entendu des questions jamais posées auparavant par un étudiant américain de cette Université, préservée jusqu’alors de toute contamination gauchisante, sur la valeur de la publicité ou la signification du profit. Or on pouvait croire cette jeunesse tout entière habitée par la volonté de consommation, par cette civilisation d’abondance. La société américaine va donc connaître des problèmes très difficiles.

Tiers Monde et exploits techniques

Quant au Tiers-Monde il reste réellement menacé d’une famine que certains économistes annoncent pour les années 75, bien que le seul fait d’avancer une telle hypothèse avec des arguments sérieux provoque souvent un simple haussement d’épaule. Si en effet on compare la production alimentaire par tête entre 1960-1962 et 1965-1967 on observe en cinq ans une diminution de 0,4 % par an en Afrique, 0,6 % en Extrême-Orient. Et au Proche-Orient, ainsi qu’en Amérique latine, elle n’a progressé que de 0,3 %. Nous sommes effectivement aux limites de la catastrophe.

Or, dans le même temps où la famine menace la moitié de l’humanité, une petite portion de l’autre réalise des exploits techniques absolument incroyables : on conquiert la lune, on ira sur Mars en 1980-85. Cette juxtaposition, dans l’état d’esprit des hommes des années 70, débouche sur un scandale social. En effet, notamment chez les jeunes, une des raisons profondes du procès qu’ils font à la société industrielle est son impuissance devant le problème de la nourriture d’une masse grandissante d’êtres humains, alors qu’elle réalise des exploits extraordinaires.

L’Europe

En ce qui concerne l’Europe, elle ne renoncera pas, à mon avis, à la marche vers l’unité, mais la progression sera très lente, du fait de la résistance des comportements nationaux. Cependant, du fait des difficultés internes des deux Grands, grâce au caractère improbable d’un conflit nucléaire, et en raison de la liquidation de tous les phénomènes coloniaux qui avaient empoisonné l’existence de certains d’entre eux, les pays européens jouiraient dans les années 1970-1980, d’une marge de manœuvre peut-être plus grande qu’à aucun autre moment de la période d’après-guerre.

Autres éléments de l’environnement

Au cours de la prochaine décennie, on continuera à voir d’autres points chauds, qui à tout moment pourront devenir des abcès de fixation des tensions et des antagonismes : au Moyen Orient, en Afrique du Sud, à Berlin, à Formose, sur la frontière sino-soviétique, en Amérique latine.

D’autre part, la crise morale latente dans la jeunesse ne sera pas non plus liquidée au cours des dix prochaines années. Mais il est vraisemblable que, dans toute la première partie de cette période, particulièrement en France, ce qui s’est passé en mai 1968 constituer à un élément de freinage à l’amplification de cette crise. La société française a eu peur : des réflexes défensifs joueraient très rapidement, voire brutalement, au cas où une nouvelle crise semblerait devoir naître et se développer. Cela pourrait aller jusqu’à l’installation éventuelle dans un pays comme la France d’un régime sensiblement plus autoritaire que celui que nous connaissons.

Dans l’Église

Dans l’Église, depuis le Concile, nous n’en sommes encore qu’au début d’une remise en cause. Il y a eu, dans son histoire, des remises en cause singulièrement plus dramatiques que celle d’aujourd’hui. J’ai tendance à penser que nous ne sommes pas encore arrivés au point haut.

Quelles seront les conséquences ? Assistera- t-on à des schismes ? C’est possible ! Verra-t-on une sorte de régionalisation de l’autorité religieuse, non seulement dans l’ordre pastoral, mais peut-être aussi dans l’ordre doctrinal ? C’est encore possible. Ce qui est plus certain, c’est que le statut du prêtre sera profondément modifié. Y aura-t-il des prêtres mariés (ce qui n’est qu’un aspect périphérique du problème) ? Je pense qu’on commencera par voir l’ordination de gens mariés. Est-ce que cela ira au-delà ? Possible. Pendant ces dix années, l’Eglise apparaîtra comme un grand navire sur une mer agitée.

 Phénomènes économiques

Y aura-t-il une nouvelle crise mondiale ?

Le monde est-il menacé d’une crise économique d’une ampleur analogue à celle de l’Occident dans les années 30 ? Dans un récent article d’Expansion, Galbraith affirme que cela est tout à fait possible. Il débute ainsi : « En ce quarantième anniversaire de la débâcle de 1929, une seule chose est certaine : un jour, un autre désastre ne peut manquer de se produire. La raison en est que le marché des valeurs est fondamentalement instable ». Tel est le point de vue de l’historien de la crise de 29, économiste libéral.

Jacques Rueff aboutit à une conclusion assez proche, avec une autre démarche. Pour lui les risques d’une nouvelle crise mondiale ne sont pas, comme pour Galbraith, dans les excès de la spéculation boursière mais dans les tares du système monétaire international. Depuis la fin de la guerre (20 ans) nous avons vécu dans l’idée que nous avions conjuré le spectre d’une nouvelle crise. De fait, aucune économie occidentale n’a connu depuis cette époque une crise comparable, même de loin, à celle de 1930. Sauf en Allemagne en 1967 on n’a vu aucun cas de chute de la production, sur une seule année et dans un seul pays. Pourquoi donc trouvons-nous aujourd’hui, devant ces idées, une convergence aussi significative d’esprits aussi éminents et aussi différents que Galbraith et Rueff ?

La maîtrise de l’économie

Pourquoi ce doute grandissant et nouveau alors que nous avions le sentiment de mieux maîtriser chacune de nos économies nationales et que les difficultés de l’une ne se répercutaient pas immédiatement sur les économies des autres ? Or, l’ouverture des frontières, qui est pourtant l’un des moteurs du développement, paraît remettre en cause ces deux éléments. Avec elle, chaque gouvernement national sent s’échapper la maîtrise du mécanisme qu’il croyait contrôler. En outre, une difficulté en un point du globe se propage avec une beaucoup plus grande rapidité que dans la période antérieure. Personne ne contrôle les firmes multinationales. Personne ne maitrise la masse gigantesque de monnaie qui constitue un ballant formidable pour l’économie mondiale, cette masse monétaire de l’ordre de 20 milliards de dollars (le double des réserves des U.S.A. ) capable par un seul ordre téléphonique de traverser le monde d’Est en Ouest et de jeter la perturbation sur n’importe quelle monnaie. Jamais les taux d’intérêt n’ont été aussi élevés, aux U.S.A comme en France. Jamais on n’a connu un taux d’escompte de 8 %. Les éléments de la situation économique sont tout à fait nouveaux. D’où ce doute sur la capacité occidentale de conjurer une nouvelle crise. Si elle se produisait avec la même ampleur qu’en 1930, je crois qu’elle aurait des conséquences beaucoup plus graves, car les régimes politiques et économiques ne résisteraient pas. On n’imagine pas la Grande Bretagne vivant dix ans avec un million de chômeurs comme de 1930 à 1940.

On a le sentiment que des mécanismes de défense seraient mis en place plus rapidement et avec moins de préjugés que dans la période des années 30. On s’en rend bien compte, en France, où dès que l’on a plus de 2 % ou de 2,5 % de chômeurs, il y a immédiatement un raidissement (sain d’ailleurs, quoique certains le jugent excessif) contre le système économique. Si on allait nettement au-delà, la réaction serait plus rapide et ne s’encombrerait pas de préjugés : M. Giscard d’Estaing lui-même serait capable de nationaliser Schneider et M. Pompidou de créer un impôt sur le ce capital, remettant en cause leurs convictions les plus profondes. D’ailleurs, si la menace était réelle, elle n’aurait pas e temps de se développer jusqu’à un point comparable à celle des années 30.

– Le ressort du développement

On dit dans tous les manuels d’économie politique qu’il y a deux facteurs de production, capital et travail, combinés dans une institution, l’entreprise, à l’origine du développement de l’économie. Or, ni l’évolution du facteur travail, ni celle du facteur capital, ne rendent compte de l’ampleur du développement économique depuis la fin de la guerre. Des économistes français ont mis en évidence que, durant la période 1949-1963, le taux de croissance de l’économie française, 5,1 % par an, provenait, pour 0,6 % de la main d’œuvre (en qualité et en quantité), pour 1,9 % du capital, et qu’il restait une marge de 2,6 %. Il n’y a donc pas deux, mais trois facteurs : travail, capital et intelligence, ce troisième facteur recouvrant l’innovation, l’organisation, le comportement. De 1949 à 1963, la croissance de l’économie française était donc due pour moitié à l’évolution des facteurs traditionnels (travail, capital) et pour moitié à celui dis facteur intelligence, ce qui met en évidence le phénomène de la productivité.

Productivité

Que seront les taux de croissance de la productivité au cours des années 70. C’est la question d’actualité pour la préparation du VIe Plan. Et il y a diverses thèses :

— Certains disent : on a connu depuis la guerre un très fort taux de croissance de productivité, sans commune mesure avec ceux d’avant guerre. Il faut le considérer comme un taux de rattrapage et, pour les années à venir, prévoir un tassement. Je n’y crois pas.

— Autre thèse : le taux de croissance de productivité va persister au moins pendant la plus grande partie de la décennie, d’où un taux ne prévoyant pas de ralentissement. Cela non plus ne paraît pas fondé.

— Troisième thèse, qui est la mienne : La France va connaître un taux de croissance de productivité sans précédent dans son histoire et qui probablement n’aura pas de suite. En effet, il reste une marge importante exploitable par imitation (la productivité aux U.S.A. est plus du double de ce qu’elle est chez nous). Le développement de l’enseignement, la division internationale du travail par la suppression des frontières économiques, les fusions d’entreprises, l’application de nouvelles méthodes de gestion dans les firmes françaises, les progrès possibles en matière de politique économique (fiscalité mieux adaptée, politique des revenus, politique industrielle, politique de l’emploi) seront autant d’éléments qui favoriseront les gains de productivité.

L’économie française a donc les moyens, dans les années 70, de réaliser une forte croissance tout en diminuant la durée du travail. Or, un taux de croissance de 5,6 % par an signifie que la production est multipliée par trois en 20 ans, tandis qu’un taux de 3,5 % signifie que la production double seulement dans ce même temps. Selon qu’on réalise l’un ou l’autre de ces objectifs, on crée ou on ne crée pas une France économique de plus.

Définir des objectifs qualitatifs

On ne pourra sans doute pas se fixer des objectifs quantitatifs ambitieux sans préciser des objectifs qualitatifs.

Dans son livre : « Arcadie, essai sur le mieux vivre », B. de Jouvenel écrit : « Le principe d’efficacité est un principe instrumental. L’homme rationnel, un but étant donné, organise son action en vue de ce but, subordonne les moyens à la fin ; mais quelle est la fin ? Peut-on ériger le principe d’efficacité en principe transcendant ? Si l’on rejette toutes les valeurs de culture, il ne reste à rechercher que le développement de la puissance et c’est le pouvoir tout nu qui devient l’objet de la volonté, la puissance n’apparaissant plus comme la possibilité de réaliser ce qui convient, mais ce qui convient se trouvant déterminé par ce qui augmente la puissance ».

On ne peut plus échapper au problème des objectifs finaux et des modalités du développement. Cela pose deux séries de questions, les unes concernant la finalité et les autres concernant la répartition du pouvoir. Ce sont, en fait, des questions politiques.

 Les finalités du développement

Les finalités du développement posent en fait le problème de la maîtrise politique de l’économie. Il faut s’interroger sur les fonctions du système politique dans une société industrielle. Personnellement j’en vois trois, que je vais vous décrire de façons fort inégales : définir un dessein collectif ; assurer les tâches de gestion ; représenter toutes les forces sociales.

Définir un dessein collectif

Bien souvent la volonté de définir un destin collectif a entraîné l’apparition et le développement de régimes autoritaires. Mais ce n’est nullement inéluctable. Nous en avons des exemples avec Churchill pendant la guerre, ou Kennedy après guerre. En France aussi d’ailleurs, des hommes aussi différents que Léon Blum en 1936, le Général de Gaulle pendant la guerre (et pour une part après 1958) ou Robert Schumann avec la politique européenne, ont su incarner des desseins collectifs sans congédier pour autant les libertés démocratiques. Il n’y a donc pas de fatalité qui imposerait à la démocratie d’être sans imagination, et qui condamnerait l’imagination à être totalitaire. Les moyens de réaliser de tels desseins n’ont jamais été aussi importants. Depuis dix ans, pour la course à l’espace, les U.S.A. ont dépensé environ 250 milliards de nos francs et l’URSS. probablement autant. Pour des raisons qui ne tenaient immédiatement ni à leur richesse, ni à leur sécurité, ces deux pays ont donc mobilisé 500 milliards, c’est-à-dire autant dans la même période que le monde entier pour l’aide au Tiers-Monde. Il n’est donc pas impensable de mobiliser pour un grand dessein des moyens qui vont au-delà des simples aides d’appoint. C’est une des grandes attentes de la jeunesse actuelle.

Les aspirations de la jeunesse

En laissant de côté quelques petits noyaux de jeunes qui peuvent trouver une exaltation dans des dosages idéologiques, on trouve, dans la masse de la jeunesse, la volonté de mettre leur volonté d’efficacité concrète au service d’objectifs qui en valent la peine. Les jeunes générations sont scandalisées de voir l’utilisation des techniques les plus modernes du management, de l’électronique, des ordinateurs, de gestion programmée, de recherche opérationnelle, pour vendre quoi ? des aliments pour chats ou de la laque pour cheveux ! Alors que, pour la construction des hôpitaux, pour la solution du problème de la faim dans le monde, pour la construction de logements, pour toutes les activités qui leur paraissent mériter le recours à ces contraintes de la rationalité, on a le spectacle de gouvernements ou d’entreprises qui se livrent à l’improvisation.

On a désormais des outils qui permettent de résoudre des problèmes de haute complexité, mais on ne les met pas au service des objectifs les plus urgents. Le dessein collectif dont l’humanité moderne a besoin doit se construire autour de trois valeurs : efficacité, solidarité, responsabilité.

Efficacité

Au siècle de l’industrialisation, nous devons être efficaces, c’est-à-dire donner aux outils le meilleur rendement, non seulement en quantité, mais aussi en qualité. Si on avait cherché un moteur électrique pour auto avec autant de moyens et d’imagination que pour tel ou tel système pour l’espace, on aurait peut-être résolu le problème de la pollution de l’air des villes. De même, si l’on avait réfléchi plus attentivement à la distribution du travail de l’individu au long de son existence, on cesserait peut-être de bourrer l’adolescent de connaissances mal digérées pour le mettre ensuite à la poubelle à 50 ans après l’avoir vidé. Que l’outil soit forgé est une nécessité absolue, mais il faut un effort d’imagination pour l’utiliser.

Solidarité

Instaurer la solidarité à l’intérieur d’une économie nationale c’est admettre un resserrement de tous les revenus. Parmi les nations industrielles la France se distingue par la large ouverture de l’éventail des revenus. La solidarité, c’est aussi une stratégie mondiale de développement visant à donner aux pays du Tiers-Monde une aide extérieure pour qu’ils réalisent leur propre industrialisation.

La solidarité concerne non pas quelques couches minces, de privilégiés qu’il suffirait de dépouiller au profit des autres. Elle commence au fellah algérien vis-à-vis de l’ouvrier de Billancourt, puis à celui-ci vis-à-vis du cadre de Puteaux. Elle concerne aussi l’artiste à la mode ou l’architecte en renom. Mais ce n’est pas en surtaxant Brigitte Bardot ou le grand chirurgien qu’on résoudra les problèmes du paysan de la Lozère et des deux milliards de sous-développés. Chacun a un effort de solidarité à consentir vis-à-vis de son plus proche. La valeur de solidarité concerne tout le monde.

Responsabilités et participation

La démocratie a un double aspect : l’aspect passif qui assure les libertés démocratiques, l’aspect actif qui assure la diffusion des responsabilités.

Quand on se réfère au système des trois valeurs, efficacité, solidarité, responsabilité, on constate que le capitalisme a fait progresser les valeurs d’efficacité, le socialisme les valeurs de solidarité ; mais ni l’un ni l’autre n’ont su ou pu faire progresser de manière notable les valeurs de responsabilité.
L’aspiration à la participation ne cessera pas de grandir au cours de la décennie qui s’ouvre. Cette aspiration est liée en effet à certains phénomènes qui vont connaître un développement croissant :

— l’éducation qui conduit à la diffusion de la compétence,

— la satisfaction des revendications matérielles qui débouchent sur les revendications qualitatives : on ne veut pas seulement avoir plus, on veut effectivement être plus,

— le volume des organisations, de complexité croissante, qui impose la décentralisation des décisions, et renforce le désir de participation,

— un certain mimétisme qui diffuse l’esprit démocratique aux autres activités sociales (économique et également religieuse),

— la recherche, dans toutes les entreprises, d’une nouvelle légitimité, c’est-à-dire un nouvel équilibre entre les pouvoirs : direction, personnel, consommateur, État.

Il faudra établir un plan progressif de participation. Mais quel plan ? Là où on n’a pas connu la négociation sur une grande échelle avec le syndicalisme, on ne peut passer directement à un système où on pratiquerait spontanément l’autogestion. Une première étape imposerait une négociation à tous les échelons entre tous les partenaires sociaux, donc un changement de mentalité aussi bien du patronat que du syndicalisme. La deuxième verrait la participation au choix de ceux qui décident. Enfin la dernière étape serait la participation à la décision elle-même, peut-être même l’autogestion, à condition que celle-ci ne dissimule pas l’anarchie, ou le mythe saint-simonien de l’administration des choses se substituant au gouvernement des hommes. En toute hypothèse la participation n’abolira jamais les conflits.

Autres fonctions du système politique

Outre la fonction de définition d’un dessein collectif, il appartient aussi au pouvoir politique d’assurer les tâches de gestion. Cela concerne : la maîtrise de la conjoncture, la production de l’environnement de l’économie et l’intervention dans l’économie elle-même, car les Pouvoirs publics constituent une instance d’appel dans les conflits internes. Il leur appartient enfin de représenter toutes les forces sociales, parmi lesquelles on n’oubliera pas les classes populaires et la jeunesse qui sont politiquement sous-représentées dans notre pays.

Un socialisme industriel et démocratique

Il faut à la France un projet et une force politique qui le soutienne : le projet je le nomme un socialisme industriel et démocratique.

Vouloir un socialisme, c’est vouloir que la société soit jugée sur le sort qu’elle réserve aux plus défavorisés de ses membres. L’industrialisation étant l’outil du développement, il est temps de réconcilier la pensée socialiste avec l’entreprise moderne, en sachant que, dans les pays industriels, la prochaine décennie ne verra sans doute pas de révolution violente et que la voie révolutionnaire empruntera vraisemblablement les procédés du réformisme. Enfin, ce socialisme industriel doit être démocratique afin de réaliser effectivement cette diffusion des responsabilités qui est à la fois réponse aux aspirations de dignité de l’homme moderne, et moyen de rendre supportables les contraintes de l’économie contemporaine.

– Le chrétien devant ce projet

Pour le chrétien il ne s’agit pas de faire de la politique une nouvelle eschatologie. La machine politique est probablement celle dont le rendement est le plus faible. On ne doit pas oublier que le christianisme, en révélant à l’homme que Dieu l’a fait à son image, lui a fait prendre conscience, qu’il était co-créateur et lui a donné l’ambition de changer le monde et de le soumettre. Seule l’autre loi chrétienne, celle de l’amour, peut canaliser toutes les énergies vers une finalité positive.

Pour l’Église, elle ne peut plus continuer à prêcher le juste milieu entre capitalisme et communisme, puisque l’un et l’autre éclatent sous nos yeux. On ne cherche plus une norme dans une objectivité naturelle servant à résoudre tous les problèmes, mais dans la responsabilité.

L’enseignement social de l’Église doit donc être profondément repensé dans une double direction, que précise le Père Manaranche dans son récent livre sur l’éthique sociale chrétienne, où il met l’accent sur deux tâches que doit assumer l’Église de demain :

— Fonction critico-sociale qui fait jouer à l’Église un rôle de sentinelle : elle n’a pas à dire quel doit être le dessein social qu’il faut réaliser mais à mesurer, dans chaque cas concret, l’écart entre la réalité observée dans la société contemporaine et le système de valeurs dont elle est dépositaire.

— Volonté de pluralisme : les situations sont extrêmement variables et, dans ses jugements, chaque Église locale doit spécifier que ce qu’elle dit dans tel cas, à tel moment, n’est pas nécessairement valable pour un autre pays dans un autre moment.

Cela ne minimise pas la fonction du gouvernement central de l’Eglise qui aura toujours à rappeler la foi, à envisager les problèmes communs à tous, à éviter la balkanisation dans l’approche des réalités humaines, à assurer la liberté spirituelle des chrétiens, fonction fondamentale. Mais, ainsi que l’a exprimé le Père Manaranche, « de toute manière l’Église n’a rien à perdre dans une telle opération car elle ne peut plus continuer à se donner à elle-même l’illusion d’une réflexion éthique, une, impassible et intemporelle. Et puis ce qui casse l’unité c’est le refus d’admettre un sain pluralisme. Ce qui rend suspect l’absolu, c’est le refus d’avouer la relativité de ses expressions. Ce qui sape l’autorité, c’est le refus du dialogue ».

Jean Boissonnat

Extraits de Responsables n°73 – décembre 1969


Pour une Europe performante et solidaire – page 158

Extraits du livre d’Isaïe (49,3-6), de l’Évangile de Saint Paul aux Corinthiens (1,1-3) et de l’Évangile de Saint Jean (1,29-34)

Les lectures que nous venons d’entendre sont proclamées aujourd’hui dans le monde entier. Dans les neiges de l’Alaska, au milieu du Sahel, en pleine foret amazonienne, au cœur des grandes cités ou dans les bidonvilles, partout, les mêmes paroles sont offertes aux chrétiens. La liturgie nous insère en cette communion de foi, d’espérance et de charité qui constitue l’Eglise. A elle seule, la messe de notre Congrès introduit a un plus large espace que celui de l’Europe.

Elle nous replace dans le cheminement de tous ceux qui marchent à la suite du Christ, attentifs à sa parole.

La route de la foi croise souvent le chemin de la croix, sous la forme du déni d’une religion engagée contre lequel se dressent nos frères persécutés, à l’Est comme à l’Ouest ; ou sous la forme d’un assoupissement de la vigilance chrétienne dans lequel le confort et même la liberté en arriveraient à étouffer notre fidélité.

A l’Église de Dieu disséminée à la surface de la terre, que disent les textes d’aujourd’hui ? En trois situations historiques fort différentes, se révèle une même logique, celle d’une espérance qui excède les capacités de l’homme, une espérance qui nait du don gratuit de Dieu.

Dieu choisit les faibles

Que pesait Israël quand Isaïe écrit son oracle ? Aux yeux des nations, rien. Disperse depuis cinquante ans au sein des terres de Mésopotamie, quel rôle pouvait-il revendiquer alors que Cyrus le Perse, à la tête d’une imposante armée, conquiert son empire et prend Babylone ? Isaïe lui-même le compare à un “chétif vermisseau ” (41,14). Alors que personne n’aurait parie sur ces exiles, Dieu prend la parole pour affirmer qu’il manifestera sa gloire en ce peuple élu dès avant sa naissance. Gratuitement, par pur amour, ces graines humaines jetées à tous vents ont du prix aux yeux du Seigneur.

Ce peuple éclate, symbolise par le prophète, devient serviteur de l’unité car Dieu le rassemble ; davantage encore, il est choisi comme lumière des nations et instrument du salut jusqu’aux extrémités de la terre. Réuni, il éclaire; disperse, il porte le salut. Dieu, pour agir, choisit la pauvreté. “Quand je suis faible, c’es t alors que je suis fort”, écrit St Paul (2 Co 12,10).

Le même Apôtre, s’adressant aux Corinthiens, ne peut ignorer l’humilité de cette église ou ne se rencontrent ni philosophes connus, ni gens puissants ou illustres (1 Co 1,26). Perdue dans les deux ports actifs de la capitale administrative de la Grèce, la communauté chrétienne reste ignorée.

Mais elle est la seule à traiter en frère jusqu’au dernier esclave. En ce groupe fragile, volontiers divise, hétéroclite, Paul contemple une communauté sanctifiée, le peuple saint, uni a ceux qui en tous lieux invoquent le nom du Sauveur. L’Église de Dieu, si petite qu’elle apparaisse, possède en elle la puissance de la charité qui, seule, édifie (1 Co 8,1).

Tout aussi ignoré demeurait Jésus de Nazareth “Je ne le connaissais pas” confesse par deux fois le Baptiste. En un coin recule de l’empire romain, au bord d’une médiocre rivière, l’Esprit de Dieu atteste que cet homme, méconnu, est l’Agneau de Dieu, le Premier-Né qui se livre pour délivrer le monde. II est, lui, le Fils de Dieu. En son humanité fragile habite corporelle – ment la plénitude de la divinité (Cl 2,9).
Par ces textes, la liturgie expose la rencontre de trois chemins d’une même logique. La confrontation de la Parole de Dieu avec les événements ou elle surgit et qu’elle éclaire, révèle, de façon permanente, l’agir de Dieu et quelle alliance il entend nouer avec les hommes, quelle espérance il leur propose, quelle tâche il leur confie.

A chaque fois, il y a un choix opère par Dieu : appel d’un prophète au milieu d’un peuple, élection a Corinthe de l’Eglise de Dieu, désignation de Jésus comme l’Elu en qui le Père se complait. A chaque fois, le choix s’attache à des petits, à des souffrants, à des humbles, à Celui qui a pris la forme du Serviteur.
Ces pauvres de Dieu deviennent des références dans des événements qui paraissent les dépasser. Ils sont lumière des nations, ils sont les fidèles sanctifiés par l’appel de Dieu. Tous ils rejoignent le Fils, Sauveur du monde.

Car en entrant dans l’histoire par la porte de la pauvreté, le Verbe manifeste l’espérance invincible de Dieu. Il ranime le plus profond désir qui veille au cœur de l’homme, celui de la rencontre avec son Dieu.

Ces références à la fidélité de Dieu sont autant de signes qui, sans résoudre tous les problèmes concrets de l’immédiat, lancent en avant la plus précieuse réalité : le peuple existe, l’Église vit, le Christ se livre a la volonté du Père. Signes humbles qui culminent dans le Crucifie expose en source vive, mais signes efficaces parce qu’ils sont purs, simplement vrais par eux-mêmes, tel le Dieu qui les pose sur notre terre.

Le MCC est un signe

Dans le Ressuscité, les mêmes signes continuent à nous être donnes aujourd’hui. Le monde peut ne pas les remarquer, lui qui a souvent des yeux pour ne pas voir (Mt 13,15). Pendant longtemps, on nous avait seriné que la foi proliférait comme une superstructure aliénante des contradictions économiques. Nous découvrons que l’homme n’a peut-être jamais fait d’autre économie que celle qui découle de ce qu’il croit, de ce qu’il tient pour sacré.

Car l’homme est un être de morale et de spiritualité avant d’être un producteur ou un fabricant, même quand il consent à confondre ses idéaux avec ses produits. Mais l’appel à la dimension intérieure de l’homme ne saurait cautionner la permanence d’injustices, ni l’aveuglement sur leurs causes.

Le MCC est un signe au milieu des événements. Un, signe qui ne cherche pas une ampleur humaine, mais à demeurer de plus en plus un pur signe de l’évangile au sein de notre histoire. Qu’est-ce qu’être un signe, sinon accueillir les événements comme le lieu du témoignage ? Il n’y a pas de signe sans incarnation. Le levain est mis dans la pate, le grain enfoui dans la terre. Les événements ont des logiques propres, connues et maitrisées ou obscures et indépendantes de notre volonté.

La logique de bien des évolutions nous échappe. Faire signe, être un signe, revient à ne pas laisser ces logiques se refermer sur elles-mêmes, mais a y inscrire une logique chrétienne, a donner, si humble qu’il soit, un signe chrétien. Et ce signe ne peut être autre que celui du don “offrez vos corps en victime sainte… tel est le culte que la logique réclame de vous. Ne vous modelez pas sur ce monde, transformez-vous au contraire. . .” (Rm 12, 1-2).

En tant que signe place la ou se construit le monde technique, commercial et financier, la ou se prennent tant de décisions, ou s’exercent tan t d’influences, le MCC relève de ce “signe au milieu des nations” qu’est l’Église elle-même. C’est pourquoi il est, pour sa part, responsable du visage de l’Église. Le Mouvement en son ensemble et chacun de ses membres sont responsables dans l’Église, au sens ou ils représentent en elle, parmi d’autres instances, l’univers technique, scientifique et le monde des affaires. Grâce à ce Mouvement, l’Église est davantage présente à ce monde auquel elle est envoyée.

Vous êtes aussi responsables de l’Église, car vous êtes ses témoins. C’est vous qui participez à l’évolution de notre monde, comme décideurs, comme partenaires, comme exécutants. Le signe des exigences évangéliques y sera présent, dans une large mesure si chacun de vous en porte la responsabilité. Par le témoignage de chacun s’ouvre une voie vers tout l’évangile.
C’est pourquoi vous êtes également responsables devant l’Église. Vous avez à rendre compte a la communauté chrétienne de votre action, à répondre de vos engagements, a faire partager vos espoirs, vos difficultés et vos orientations. C’est toute l’Église qui `porte les fardeaux, les uns des autres ” (Ga 6, 2). D’où l’importance de ce Congrès pour manifester votre communion avec l’ensemble de l’Église.

La solidarité est la raison de la performance

Le thème de ce Congrès exprime clairement l’orientation de nos communes responsabilités : une Europe performante et solidaire, Quand fut retenu ce sujet, bien peu de choses étaient connues des bouleversements survenus depuis dans l’Europe de l’Est. Les pays du Sud n’avaient pas encore fait savoir leurs appréhensions devant une Europe qui risquerait, par son entente, de se replier sur son avancée technique et sur ses avantages.

L’histoire va vite. Elle nous dépasse. En grande part, nous ignorons de quoi demain sera fait et même les solutions aux problèmes du présent ne sont ni évidentes ni simples. C’est vrai. Être un signe ne résout pas tout et ne donne pas, par avance, toutes les solutions.

Mais ce n’est pas parce que nous ignorons de quoi demain sera fait que nous ne savons pas avec qui nous aborderons cet avenir. Demain le Christ nous accueillera et, dans la clarté des à Pâque, nous aurons à être signes de la victoire du Ressuscité, mort pour nous délivrer du pêché, de l’égoïsme, de l’oppression, de l’injustice. Telle est notre certitude.

Au moment ou des peuples de l’Europe se rapprochent pour vivre ensemble par des liens structurels décidés et précis, les deux adjectifs du Congrès, “performante et solidaire” rappellent non pas deux exigences divergentes entre lesquelles il faudrait choisir, mais une seule et même obligation.

Sans performance, l’Europe perdrait sa crédibilité et ses moyens d’action. L’approche du monde est un acte créateur pour organiser cet univers que Dieu a confié à l’homme. L’amour le plus intense se veut aussi le plus juste : il veut la vie de l’autre et en prend les moyens.

La performance n’est cependant pas une fin en elle-même. Elle dépend des valeurs que l’homme cherche à promouvoir. La performance s’exerce toujours dans des perspectives retenues. Elle découle de ces choix. Il n’y a de performance laissée à son propre mouvement que si l’on consent à s’abandonner à son ivresse, en s’abstenant d’en maitriser l’évolution. Sans régulation ; la performance se prosterne sous l’oppression des richesses.

On peut alors comprendre que la solidarité n’est pas une alternative à la performance, ni une aumône disséminée, comme des miettes, parmi des succès. La veuve de l’évangile jette dans le tronc “tout ce qu’elle possédait, toute sa vie” (Mc 12,44). En la prenant pour exemple, le Christ rend obligatoire son geste. La solidarité n’est pas facultative, elle vaut par elle-même, au nom de Celui qui “étant dans la condition de Dieu a pris condition d’esclave” (Ph 2, 6-7). Il s’est, voulu solidaire.
Le défi est immense, les solutions encore incertaines. La lutte économique est âpre. _ Dans ces temps compliques, ou manquent souvent les clefs pour comprendre et les appuis pour saisir le réel, le Christ ne nous indique rien d’autre, pour trouver la lumière, que ce qu’il fit lui-même, livre en croix, solidaire avec le dernier des hommes.

Aimer, c’est vouloir que l’autre vive.

Fidèles à son offrande, nous avons à reprendre l’écartèlement de la croix. Il nous déchire parfois. Mais il déchire aussi ce monde de nécessité, bouleversant “les princes de ce monde” (1 C o 2,8). Il fend ses pressions pour souligner qu’aucune situation ne saurait être sacralisée et qu’il ne suffit pas de recouvrir la marche des temps d’un vernis chrétien. Alors, recueillant les exigences de l’évangile, osons dire que c’est la solidarité qui devient la raison de la performance. On n’assure pas le bonheur de l’homme par des prix d’excellence ou de performance, mais par un partage d’humanité. La performance est véritable quand elle rend le monde plus humain, donc plus juste et plus fraternel. Ce n’est pas d’abord aux techniques que le monde est confié, mais à l’humanité perçue dans son unité (Ps 8, 6-7 ; 115, 16).

J’ignore les solutions concrètes, nous les cherchons ensemble, mais je sais que seule la solidarité évite le paganisme et l’idolâtrie du succès matériel. Je sais – nous savons comme chrétiens – que des hommes ne peuvent être les victimes ou les oubliés des records établis par quelques-uns. L’évangile place devant nous la fraternité comme exigence première de la science, du travail, de la performance.

Plus large se veut notre solidarité, plus stimulée sera notre performance. C’est ne pas être authentiquement performant que ne l’être que techniquement. Ce n’est pas davantage être solidaire que de n’envisager la fraternité que comme une lointaine obole, comme des restes laissés aux démunis, car la solidarité chrétienne est partage, échange, communion. Elle rend frères.

Les temps ne semblent pas plus clairs aujourd’hui qu’à l’époque d’Isaïe! Et pourtant la lumière aperçue par le prophète s’est levée sur le monde. Les mages ont marché à son étoile. La communauté de Corinthe, si fragile, si petite, en est le signe dans l’empire romain. Car le Christ, notre lumière, s’est dressé sur nos horizons. En Lui, nous découvrons le dessein de Dieu, le chemin de Dieu, les moyens que Dieu prend. Nous regardons le monde avec cette clarté, nous abordons l’humanité avec ces mêmes moyens.

Ainsi nous sommes, bien que pauvres, “lumière pour les nations”.

Mgr Albert Rouet

Extraits de Responsables n°214 – mars 1990


Les européens ont-ils des valeurs communes ? – page 159

Pour le patron de la cellule prospective de la commission européenne, la spécificité de l’Europe s’exprime dans la nécessité d’un cadre collectif de solidarité pour accompagner l’initiative individuelle – Article extrait de la revue Enjeux – Les Échos n°110, janvier 1996.

Les Européens ont-ils conscience de leur Identité ?

Jérôme Vignon. Les anthropologues affirment qu’ils en ont une conscience réelle, mais variable. A l’occasion d’un match de football, par exemple ! Quand le Milan AC est opposé à un club argentin, les Européens soutiennent le club italien, qu’ils soient espagnols ou allemands. Mais dans un match Milan AC-PSG, les supporters sont avec le club de leur ville ou de leur pays. A cet égard, le « non » à Maastricht a été plein d’enseignements. L’identité nationale est plus prégnante quand il y a insularité. Le futurologue britannique James Robertson use d’une expression très juste :”Wefeel so close to Europe”, nous nous sentons si proches de l’Europe… Proximité, mais pas intégration. Seule une minorité voit un avenir continental au Royaume-Uni et elle est persuadée que la force de la civilisation britannique est telle qu’elle n’aura pas à en souffrir.

Les Danois qui avaient d’abord voté “non” à Maastricht, ont la conscience d’être les pères fondateurs de la démocratie de base. Un mouvement communautarien de démocratie locale, sans équivalent en Europe, y est né au XIXe siècle, sous l’impulsion du pasteur Grônwig. “Si l’Europe devient trop politique, se sont-ils dit, elle limitera le développement singulier de notre modèle politique. “Les partisans danois de Maastricht ont eux-mêmes agi avec prudence. Ils ont toujours “vendu” l’Europe sous des aspects uniquement utilitaires et économiques. Chaque nation a une idée d’elle-même qu’elle essaie de transposer. Les Français sont persuadés que leur pays est le lieu d’initiation du processus démocratique, donc, il doit jouer un rôle moteur dans l’Europe. Les Italiens sont naturellement européens, parce qu’ils sont un peuple de villes : Rome s’est définie par la citoyenneté. Les Allemands, également : ils voient dans l’Europe un prolongement du fédéralisme.

L’Europe a-t-elle accouché d’un “homo europeanus” ?

J.V. Vieille question ! Au XIXe siècle, le monde littéraire et politique – Saint Simon et Tocqueville en France, les successeurs de Kant, Nietzscheen Allemagne, les romantiques de Novalis à Victor Hugo – découvraient avec bonheur des analogies entre leurs langues et leurs histoires respectives. Ils y voyaient, comme Stefan Zweig, la preuve de l’existence d’une civilisation européenne. Cette quête du terreau commun s’est dissipée avec la naissance du siècle. Elle n’a resurgi qu’en 1989, avec la chute du mur de Berlin. De problématique économique, l’Europe est alors redevenue un objet du champ politique. Elle a soulevé une question identitaire : l’ex-Europe de l’Est appartient-elle à la civilisation européenne ? Puis une question quasi existentielle : puisque la politique est largement décrédibilisée, l’Europe peut-elle constituer un nouveau -voire le seul -horizon ? L’universalisme laïc et démocratique issu des Lumières, au cœur de la civilisation européenne, peut-il prétendre à une vocation universelle ? Plusieurs intellectuels, souvent inattendus, se sont engouffrés dans cette réflexion: Comme Edgar Morin qui fut longtemps un opposant farouche à la construction européenne.

Ce renouveau de la réflexion autorise-t-il une définition plus précise des valeurs européennes ?
J.V. L’historien allemand Hartmut Kaelble, professeur à l’université libre de Berlin’ a analysé la formation des réalités sociologiques sur le continent européen du Moyen-Age au XIXe siècle. Au cœur de sa recherche, une interrogation : quelles sont les formes d’organisation dans lesquelles s’incarne l’économie de marché ? Quels sont leurs points communs ? Son champ d’étude couvre les pays de l’actuelle Europe des Quinze, la Pologne et l’ex-Tchécoslovaquie. Il en a exclu les pays de tradition orthodoxe, trop éloignés, selon lui, de la tradition occidentale. Sa conclusion : les sociétés européenne sont en commun sept caractéristiques : le caractère central, mais fragile, de la cellule familiale ; le rôle moteur de l’État dans la garantie des droits fondamentaux ; la construction de mécanismes généraux de protection sociale ; l’existence de médiations socio-professionnelles pour la gestion des rapports sociaux ; la reconnaissance de l’entrepreneur comme figure centrale du développement ; la présence d’un maillage urbain où l’on trouve toutes les tailles de villes ; la permanence d’un tissu rural, donc la relative absence, jusqu’à une période récente, de zones désertiques. En résumé, la spécificité de l’Europe s’exprime le plus visiblement sur le plan socio-économique. Elle réside dans cette nécessité d’un cadre collectif de solidarité pour accompagner l’initiative individuelle. On ne trouve cela ni au Japon ni aux États-Unis. Cette spécificité remonte à la vision judéo-chrétienne de la personne humaine, mais elle s’est construite dans l’histoire de l’industrialisation. Elle est profondément culturelle.

Ces valeurs communes permettent-elles de définir géographiquement les limites de l’Europe ?

J.V. L’Europe, c’est, au nord, la Scandinavie, au sud, le bassin du nord méditerranéen jusqu’à la Turquie, à l’est, la partie occidentale de la Russie. La grande hésitation concerne l’Islam. Ce sont des architectes musulmans qui ont construit les églises de Grenade et les synagogues de Cordoue. Après la Reconquête, l’Islam a été rejeté de la formation culturelle européenne. Aujourd’hui, l’Islam représente un défi majeur pour les valeurs européennes, ne serait-ce que par la présence d’une population musulmane et par le rôle que cette confession impartit au religieux et au politique. Cette difficulté peut permettre au multiculturalisme européen de franchir un pas supplémentaire. Et pour l’Islam, la rencontre avec l’Europe est un rendez-vous décisif avec sa modernité.

N’y a-t-il pas contradiction à vouloir bâtir un projet collectif tout en exaltant l’individu ?

J.V. La montée de l’individualisme concerne toutes les sociétés industrielles : Canada, États-Unis, Japon. Comment concilier, par exemple, le primat de la famille et l’exclusivité de la réalisation de soi ? Toutes les valeurs européennes connaissent des tensions très vives. Prenons le travail, une valeur que les Français mettent à la première place. Comment peut-on gérer le « modèle européen », l’occupation d’un emploi salarié à temps complet, alors que celui-ci se raréfie ? Autre tension : le pluralisme éthique. Face à la perte de crédibilité des institutions morales – l’État, les Églises, l’école – chaque individu s’approprie une norme morale propre. Cette attitude devrait rendre les sociétés plus tolérantes. Dans la pratique, on observe le contraire : les populations sont de plus en plus intolérantes, parce qu’inquiètes ; l’individualisme génère aussi l’anxiété.

Toutes ces contradictions recèlent des germes d’explosion, mais aussi de changement. Pour dépasser cet individualisme, les Européens devront reconstruire des solidarités. On trouve cette préoccupation dans le rapport de Jean Boissonnat Le _ Travail dans vingt ans : la sécurité dans l’emploi est remplacée par l’idée d’une sécurité dans l’activité. Les syndicalistes allemands mènent une réflexion identique, avec ce qu’ils appellent la « biographie du travail ». Leur projet : penser la trajectoire personnelle tout à la fois comme travailleur salarié, non salarié, en formation, en année sabbatique, en vie associative. Les Européens ne veulent plus troquer de la flexibilité contre de l’insécurité.

L’Europe, à force de vouloir être un lac de paix, en a oublié de penser la guerre. Serait-elle sans ennemi ?

J.V. La hantise des grandes catastrophes, écologiques, démographiques, technologiques, surtout depuis Tchernobyl, a succédé à la hantise de la guerre. Ce sentiment millénariste de fin du monde est très fort au nord de l’Europe et il se double de l’attente quel Europe ait une capacité préventive dans tous les domaines. La « fin de la guerre « pose un problème majeur : comment concevoir une politique étrangère européenne quand on ne se connaît plus d’ennemi ? Sur ce fond commun, qui révèle une perte du sens du tragique, on distingue deux comportements. Les «trade nations» l’Italie, l’Allemagne, les Pays-Bas – considèrent que la garantie d’une évolution mondiale démocratique et paisible passe par l’influence qu’on peut avoir grâce au commerce. En revanche, pour les “nations militaires” – la France, l’Angleterre – la prospérité véritable ne se conçoit pas sans une capacité militaire. Cette divergence nous oppose à l’Allemagne. Celle-ci vit avec le souvenir du désastre de la Seconde Guerre mondiale. Écologistes, pacifistes et plusieurs membres du SPD poussent à la constitution d’une « puissance douce », dont l’influence serait uniquement économique. Les Français ne conçoivent pas l’Europe sans puissance militaire. A juste titre. A eux de convaincre.

Entretien avec Jérôme Vignon,
Extraits de Responsables n°275 – avril 1996


Parce que catholique signifie universel – page 162

L’International, pourquoi le MCC s’y intéresse?

L’international fait partie de notre espace de responsabilités

Dans quel esprit développer cette ouverture internationale ?

La charte du mouvement précise sa mission : «Le Mouvement a pour mission d’aider ses membres à agir davantage selon l’esprit du Christ dans tous les lieux où s’exercent leurs responsabilités, partout où s’élaborent et se déterminent leurs décisions. II apporte une attention privilégiée aux situations et aux responsabilités liées à la vie professionnelle, en particulier celles des cadres et dirigeants du monde économique et social, ainsi qu’aux environnements français, européens et mondiaux dans lesquels cette vie s’inscrit». Or, l’activité professionnelle a de plus en plus un caractère international pour un nombre croissant d’ingénieurs, cadres et dirigeants : travail avec des entreprises étrangères ou à l’intérieur d’un Groupe international, expatriations pour plusieurs mois ou plusieurs années, prise en compte des directives de Bruxelles… Selon la charte, il est de la mission du MCC d’offrir la possibilité de réfléchir à ces responsabilités et aux situations dans lesquelles elles s’exercent. Cela se fait déjà dans les équipes MCC formées uniquement de Français ; mais, si nous voulons vraiment éclairer nos attitudes et la préparation de nos décisions qui concernent aussi des personnes et des groupes d’autres pays, il importe que nous nous donnions les moyens de les rencontrer.

Des lieux de contact existent déjà

Des rencontres sont à développer, en France pour commencer, où de nombreux ingénieurs et cadres d’autres pays passent plusieurs mois ou plusieurs années. Cela se fait déjà, discrètement, en diverses régions : des cadres d’autres pays européens présents en France participent à des équipes MCC, des chercheurs venus du Brésil sont accueillis durant leur stage d’un an dans une équipe… Des contacts se cherchent avec des cadres travaillant dans des pays proches de nos frontières : Allemagne, Belgique, Catalogne.

Les débats sur notre société dépassent nos frontières

La mission du MCC, selon la Charte, a aussi une dimension collective. Les problèmes auxquels nous sommes affrontés ne sont pas seulement français ; ils sont souvent communs aux pays européens ou industrialisés, et les décisions prises dans cet espace ont des répercussions sur d’autres pays. Prendre au sérieux le «contribuer aux débats concernant les évolutions de nos sociétés» suppose que nous nous donnions des moyens d’expression à l’échelle internationale et pour cela que nous participions à des organisations non gouvernementales où s’élabore une pensée, qui ont des moyens d’expression auprès d’instances internationales.

C’est déjà, trop modestement, ce qui se fait à travers le Siiaec. Celui-ci est un des secrétariats professionnels de Pax Romana. Des membres du MCC ont représenté ou représentent Pax Romana à l’Unesco dans diverses commissions d’ONG. Le MCC était présent, à travers le Siiaec, au congrès de Pax Romana à Assise en septembre 1997, dont le thème était la mondialisation. Le mouvement Pax Romana, plus large que le Siiaec, est présent en des pays où le Siiaec n’existe pas, et où pourtant Pax Romana compte parmi ses membres des cadres et des dirigeants. C’est pourquoi un resserrement des liens du MCC directement avec Pax Romana est recherché pour mieux rejoindre d’autres professionnels chrétiens soucieux comme nous «de bâtir un monde plus humain», selon les termes de la charte.

Dans quel esprit développer l’ouverture internationale ?


Il ne s’agit pas de créer un club de Français se rendant à l’étranger, pour échanger des impressions de voyage, ou pour enrichir un carnet d’adresses professionnelles utiles. De même, nous n’avons pas à entrer dans le jeu de cadres d’autres pays voulant utiliser un mouvement chrétien pour faciliter une implantation professionnelle personnelle en France. Nous voulons établir des relations avec d’autres cadres étrangers dans le même esprit que nous le faisons avec d’autres cadres français dans les équipes MCC.

Comme il s’agit de rencontrer des personnes d’autres pays, des besoins spécifiques justifient une attention particulière.

Quand nous rencontrons d’autres Français, nous sommes dans le même cadre juridique, politique, économique, culturel ; même s’il y a de nombreuses cultures d’entreprise différentes, nous sommes dans le même monde. Ce socle commun permettant une communication sans trop d’ambiguïtés n’est pas du tout assuré avec des personnes d’autres pays. D’abord la communication est souvent rendue plus difficile par l’usage d’une langue véhiculaire qui n’est pas la langue maternelle d’au moins un des deux interlocuteurs. Ensuite, nous déplaçant par exemple à l’intérieur d’un groupe multinational, avec en principe la même culture d’entreprise, savons-nous comment cette culture est déclinée différemment dans les divers pays ? si elle est en harmonie ou en décalage par rapport à la culture générale des relations sociales du pays ? Ou encore, savons-nous comment les personnes avec qui nous montons une coopération ou négocions un marché en Pologne ou en Roumanie se situent dans leur pays ? Quelles formations ont-elles reçues ? Elles-mêmes, et les entreprises qu’elles représentent, comment se situent-elles par rapport aux pouvoirs politiques d’aujourd’hui, et quelles étaient leurs situations avant 1989, ce qui marque encore leurs possibilités d’action ? Le projet industriel que nous réalisons avec ces personnes et ces entreprises a-t-il quelque rapport avec un projet de développement économique et social du pays : est-ce une enclave, ou une pièce d’un ensemble cohérent ayant sens pour le développement du pays ?
Dans cet esprit, des membres du MCC traitant avec des ingénieurs et cadres d’entreprises d’autres pays s’efforcent de prendre le temps de connaître ces pays, et si possible de rencontrer ces ingénieurs dans un cadre différent de celui de la table de négociation.

Calcul économique et convictions chrétiennes

On peut dire que cette manière de faire correspond à un bon calcul économique : pour coopérer efficacement dans une tâche commune, pour réussir une opération, mieux vaut connaître les conditions de sa réalisation, les dispositions des acteurs, leur environnement, etc. C’est vrai. Mais nos entreprises font-elles toujours un tel bon calcul économique ? N’a-t-on pas parfois accusé les Français travaillant à l’étrange de chercher à «réussir des coups» payants dans l’immédiat, correspondant plus à l’intérêt de l’entreprise française qu’à celui du partenaire, ce qui n’ouvre pas la voie à une coopération dans la durée ? A un calcul de court terme, ne faut-il pas comparer et parfois opposer un calcul de long terme, où interviennent des éléments humains, relationnels, sociaux, finalement importants pour la réussite dans la durée ? La situation de la coopération avec des partenaires étrangers a quelque analogie avec la coopération d’une entreprise avec son environnement local ; dans les deux cas, il s’agit de sortir du cadre étroit de l’entreprise. C’est bien souvent le souci des hommes concernés par les changements envisagés qui a conduit des dirigeants à imaginer un calcul économique plus humain et plus réaliste. Ainsi des convictions chrétiennes sont un stimulant exigeant pour élargir le calcul économique classique et inventer des solutions à la fois plus humaines et réalistes.

“Catholique” veut dire : universel

Chrétiens, nous abordons l’ouverture internationale avec une attitude marquée par notre foi. Le mot grec «catholique» veut dire «universel». Nous appartenons à des nations différentes, et nous avons raison d’y être attachés, nous n’avons pas à renier nos racines ni cet espace primaire de citoyenneté ; mais nous affirmons que tous les hommes sont frères, appelés à vivre la solidarité, à se reconnaître comme membres d’une seule communauté humaine, fils du même Père, tous créés à l’image de Dieu (Genèse 1,27). Cette conviction a sa source, au-delà de l’unité naturelle du genre humain, dans l’Esprit de la Pentecôte, dans la pratique des Apôtres, saint Paul en particulier, et des premières générations chrétiennes établissant des liens de fraternité par delà les frontières. Paul voit l’humanité comme appelée à former un seul corps animé par l’Esprit du Christ. Vision de foi et espérance d’un accomplissement excédant la réalité présente, mais nous sommes appelés à poser des signes de cette foi et de cette espérance dans notre manière d’entrer en relation avec nos frères d’autres pays. Aujourd’hui nous vivons la mondialisation principalement dans une perspective économique ; mais la mondialisation ouvre aussi d’autres possibilités, par les communications qu’elle permet entre les personnes, entre les associations. Membres du MCC, nous entrons dans le mouvement de mondialisation principalement par l’activité professionnelle, mais c’est toujours avec l’horizon plus large et l’espérance d’une fraternité universelle que nous accueillons, l’ouverture internationale, à l’intérieur même de l’activité professionnelle.

Henri Bussery

Extraits de Responsables n° 304 – mars 1999


La mondialisation, un alibi commode ? – page 164

Grandeur et misère de la mondialisation

Horreur annoncée, vague dévoreuse d’emplois… La méfiance domine envers les analyses des experts qui osent démontrer que l’ouverture commerciale serait positive pour la France. Les mêmes économistes avaient prédit que le progrès technique ne nuirait pas à l’emploi, les nouveaux métiers se substituant aux anciens. On connaît à présent les conséquences dévastatrices des gains de productivité sur l’industrie (près de trois millions d’emplois détruits en vingt ans). La création de plus de 4 millions et demi d’emplois dans les services a certes plus que compensé ces pertes ainsi que la contraction de l’emploi agricole ; elle n’a cependant pas suffi à absorber les 3,5 millions d’actifs supplémentaires arrivés sur le marché du travail.

En France comme dans de nombreux pays européens, l’ouverture des frontières a coïncidé avec l’explosion du chômage. De là à déduire de ce constat un lien de causalité immédiat, il n’y a qu’un pas qu’une grande part de l’opinion n’a pas hésité à franchir, relayée par certaines voix dans la classe politique. La mondialisation a été tenue pour principale, voire unique responsable des maux dont souffre le pays, et en premier lieu, du chômage. Surtout, elle a contribué à nourrir, dans un contexte de crise, sentiment nationaliste et attitudes de repli face aux mutations de notre environnement.

Simultanéité ne signifie pas nécessairement causalité

Les thèses concluant aux méfaits de la mondialisation semblent parfaitement logiques. Les pays occidentaux sont en prise avec une concurrence insoutenable des nouveaux pays industrialisés. En découlent inéluctablement hausse du chômage, pression à la baisse des salaires des personnels peu qualifiés, remise en cause de la protection sociale, nivellement par le bas des conditions de travail et, dans la sphère politique, perte de la souveraineté des États.

Excessivement simplificateurs, ces s raisonnements omettent d’autres déterminants essentiels. Ainsi, le chômage des personnels peu qualifiés est-il tout autant imputable au progrès technologique qu’à l’ouverture commerciale. De même, l’élargissement de l’échelle des salaires n’est pas sans lien avec des phénomènes tels que la généralisation du travail des femmes, la déréglementation du marché du travail ou la désaffection syndicale. Enfin, les délocalisations sont davantage motivées par la conquête de marchés porteurs que par la recherche de faibles coûts de production.

Une comparaison brute des seuls niveaux de rémunérations n’est guère opérante pour tirer des conclusions en matière de compétitivité des pays dans la mesure où la productivité par tête dépend également de nombreux autres facteurs (formation, qualité des investissements et des infrastructures.. .).

Les discours alarmistes sur la mondialisation exagèrent aussi sa portée. Certaines évolutions sont incontestables : poids croissant des multinationales, développement des investissements hors des frontières, globalisation des marchés de capitaux. Toutefois, nombre d’activités sont difficilement «délocalisables», rares sont les fumes multinationales dénuées de toute attache territoriale ; enfin, la primauté des gouvernements reste de règle dans 1’édiction des grandes normes.

Une autre caractéristique de ces thèses est de véhiculer des projections erronées. Extrapolant la situation actuelle, elles omettent que nos concurrents évoluent eux-mêmes, par un processus normal de maturation de leurs économies qui fait peu à peu disparaître des éléments constitutifs de leur percée rapide (sous-évaluation monétaire, salaires et conditions de travail réduits a minima, facilité de pénétration des marchés occidentaux).

Un jeu jusqu’ici globalement positif mais payé à prix fort par les acteurs les plus vulnérables.
En 1996, le commerce extérieur français a enregistré un excédent record, témoignage du profit tiré de l’ouverture des frontières. Un emploi sur quatre est lié à l’exportation, et même en tenant compte du manque à gagner en emplois du fait des importations, le bilan demeure nettement excédentaire sur les huit dernières années.

Loin d’être uniforme, l’impact sur l’emploi des échanges commerciaux est très variable selon les secteurs (favorable pour l’aéronautique, l’automobile ou la parachimie, défavorable dans l’habillement, le textile ou l’ameublement) et selon les catégories socioprofessionnelles. Positif pour les personnels qualifiés, il a fait des ouvriers non qualifiés les grands perdants de cette évolution. A cet égard, il n’est pas faux d’affirmer que la mondialisation a aggravé les phénomènes d’exclusion et de fracture sociale.

Choisir la modernité

Force est de reconnaître que les succès d’aujourd’hui sont fragiles. Face à un phénomène appelé à s’amplifier, de quelles armes dispose-t-on ? La tentation protectionniste ne résiste pas à un début d’analyse. Sachant qu’un emploi sur 4 est lié à l’exportation et que 10 % d’exportations supplémentaires équivaudraient à quelque 400 .000 emplois, il apparaît beaucoup plus efficace de renforcer cet atout plutôt que de risquer de le compromettre par une fermeture brutale des frontières.

Tourner notre regard vers l’Allemagne ou l’Italie fournit quelques pistes. Même artificiellement gonflé par la comptabilisation des échanges avec l’Outremer, l’excédent français ne représente qu’un tiers de l’excédent italien, _ de celui de l’Allemagne. Et l’écart pourrait encore se creuser car la France reste très mal placée sur les pôles de croissance, tant en termes commerciaux que d’investissements directs. Alors que nos voisins ont développé des stratégies efficaces de pénétration, les parts de marché françaises dans les pays émergeants n’ont guère progressé depuis 10 ans. Elles étaient en 1994 trois fois moins élevées que celles de l’Allemagne sur les marchés chinois, indien ou brésilien, deux fois inférieures sur ceux des «Dragons», sept fois moindres sur ceux des PECO.

Les faiblesses de notre appareil exportateur sont connues : mauvaise image du service, insuffisance de grosses PME, manque de filières intégrées qui rendent nos résultats trop tributaires des grands contrats . . .

Face à l’exigence de compétitivité, la France et plus largement l’Europe doivent aussi accélérer la constitution de groupes de taille mondiale. On ne pourra faire l’économie d’une rationalisation de secteurs tels que l’automobile, l’aéronautique, l’armement ou la banque. Le renforcement des grands pôles, industriels permettrait en outre de combler l’insuffisance de recherche et développement privée et son orientation rapide vers l’innovation-produit. Ce recentrage sur la haute technologie implique enfin une intensification des efforts de formation. Notre main-d’œuvre a un coût comparable à celui des pays d’Europe du Nord pour un niveau de qualification plus proche de celui des pays du sud européen (cf. une récente étude du CERC).

En résulte un problème de compétitivité évident, qui ne pourra être résolu que par une sortie «par le haut».

Au total, le principal risque de la mondialisation est peut-être, plus profondément, de détourner l’attention de nos responsabilités propres. Alibi commode pour justifier des décisions impopulaires, les différents gouvernements ont accrédité l’idée de l’absence de marge de manœuvre et, par là-même, de la toute puissance d’un phénomène hors de contrôle, ouvrant la voie à toutes les réactions de rejet. Rétablir la vérité du discours permettrait pourtant de mettre en lumière nos faiblesses, et d’y répondre plus efficacement. La place de la France dans le monde de demain passe sans doute par une telle clarification.

Patricia Lormeau

Extraits de Responsables n° 289 – octobre 1997


S’ouvrir au grand large du monde – page 166

Dans notre mouvement, ce qui touche aux questions internationales fait peu recette. Il y a bien sûr dans le MCC quelques ilots de sensibilité particulière aux réalités hors de nos frontières : la commission d’attention à l’international en Lorraine, le secrétariat international des ingénieurs, agronomes et économistes catholiques (SIIAEC), Pax Romana, le réseau des engagés au CCFD, et quelques autres isolés. Mais, force est de constater qu’en dépit des interpellations entendues lors de notre Congrès de Lille, les sujets de réflexion sur les évolutions de notre société au plan européen et mondial ne mobilisent guère.

II est tout à fait normal que dans nos équipes, partant de situations que nous vivons pour transformer nos regards, nos jugements, nos cœurs, et nos comportements pour les rendre plus conformes à l’Esprit du Christ, nous privilégions le témoignage et l’engagement là où nous avons le sentiment d’avoir réellement “prise”, c’est à dire à proximité . Après tout, discourir sur les grands problèmes du monde : la mondialisation, le développement, les finances internationales, la construction de la paix, les flux migratoires, etc., n’incite guère à la conversion et à l’action. Nous ne sommes pas des spécialistes de géopolitique.

Néanmoins à y regarder de plus près, ne limitons-nous pas involontairement le champ de nos révisions de vie en équipe à des faits et évènements qui concernent nos relations avec les gens qui nous entourent, notre manière de vivre en famille, au travail ou dans nos engagements, nos espoirs et nos craintes, nos incompréhensions et nos interrogations dans notre environnement immédiat ? Dans nos réunions d’équipe, tout en partant de ce que nous vivons et observons, rien n’empêche de regarder plus loin, d’élargir l’analyse à une dimension plus globale, de témoigner de notre foi et de prendre un engagement dont l’effet aille au-delà d’un cercle restreint.

Certains d’entre nous travaillent dans des entreprises transnationales, d’autres dans des entreprises françaises étendant leur emprise dans le monde, d’autres encore dans des firmes s’approvisionnant, sous-traitant et vendant à l’étranger. Quelles questions leur posent les négociations qu’ils entreprennent, les contacts qu’ils entretiennent avec des collègues d’ailleurs, les populations auxquelles sont destinés les produits et les services qu’ils conçoivent, réalisent et vendent ?

Certains évènements médiatisés ou non, nous bouleversent et nous empêchent de dormir. Ce sont des drames nés de conflits, d’injustices, d’inégalités insupportables…etc. Pourquoi ne pas s’interroger en équipe sur la manière de mieux vivre la solidarité avec les enfants, les femmes et les hommes qui en sont victimes ?

Et beaucoup de nos gestes et comportements ont des résonances qui ont des impacts sur les niveaux et les conditions de vie de milliers de personnes dans le monde : notre consommation, notre épargne, nos voyages… etc. Ne font-ils pas partie de notre vécu ?

Ne restons pas frileux devant le grand large du monde : le monde nous interpelle, sachons lui répondre.

Henri Klipfel

Extraits de Responsables n° 329 – novembre 2001