(dr) Charles Thenoz

À bientôt 35 ans, Pauline Fossat est riche d’une expérience professionnelle variée qui lui a fait préférer la proximité du terrain et les postes où le matériau principal est la pâte humaine. Elle confie à Responsables ses motivations et la façon dont elle vit son métier de juge.

Responsables : On ne rentre pas dans la magistrature par hasard. Était-ce une vocation ?

Pauline Fossat. Pas exactement, du moins au début. À ma sortie de Sciences-Po, j’étais attirée par l’étranger. Après une expérience de « technocrate » à la Commission européenne et d’assistante parlementaire au Congrès américain, j’ai ressenti le besoin d’une activité plus directement liée au terrain. Rentrée à Paris, j’ai été reçue au concours de la magistrature et ai entamé une formation de deux ans et demi, très variée et riche humainement qui m’a permis de découvrir un monde nouveau. Mon premier poste de juge d’application des peines à Amiens a comblé mon désir de me centrer sur l’humain.

Responsables : Parlez-nous un peu plus de ce monde nouveau…

En Picardie la précarité est grande ; le chômage est un fléau qui se transmet de génération en génération

P.F. Cette expérience récente a été l’occasion de comprendre ce qu’est une terre de mission. En Picardie la précarité est grande ; le chômage est un fléau qui se transmet de génération en génération ; les voies de communication sont si peu nombreuses que répondre à une convocation à Amiens relève parfois du défi. J’ai aimé ce travail qui réclamait une présence d’un à deux jours par semaine en prison. Confrontée à des situations de libération anticipée, au suivi de gens condamnés mais non incarcérés pour des infractions à caractère social et sexuel, j’ai découvert la misère sociale en relation avec des professionnels très variés : police, travailleurs sociaux, experts psychiatres. Le juge d’application des peines est le seul à ne pas être en robe car il n’y a pas de formalisme au sein de son cabinet ; j’ai apprécié la liberté de manœuvre dont je disposais. J’ai eu la chance de grandir auprès de parents médecins dans des milieux très brassés de la banlieue lilloise. Très marquée par le scoutisme j’y ai acquis la passion pour les parcours individuels des gens, pour la psychologie et la complexité humaine me permettant de percevoir immédiatement l’intérêt de suivre les gens sur le long terme. J’ai ainsi appris à prendre de la hauteur en réinscrivant les passages à l’acte dans une histoire de vie, consciente que je ne devais pas juger en moraliste mais selon les faits.

Responsables : Comment vivez-vous cette obligation de distance par rapport à votre système de valeur ?

P.F. La justice est un milieu très laïque dans lequel il est indispensable d’être neutre et ouvert. Contraint à cette neutralité et au devoir de réserve, il est possible de vivre sa foi en accentuant le côté humain dans les contacts avec les justiciables. On ne peut témoigner que par ses actes en milieu professionnel, imprégnés d’une impartialité subjective (de la pensée) et objective (liée à sa façon d’être), tout en essayant de ne pas s’effacer complètement.

Lors de mon arrivée à Amiens, j’avais un peu plus de trente ans et je suis arrivée dans une région où je ne connaissais personne. Très vite j’ai découvert la spiritualité ignacienne grâce à un pèlerinage à Jérusalem avec Hubert Hirrien (alors aumônier national) très marquant pour moi. Je l’ai ressenti comme un appel et au retour, j’ai rapidement intégré une équipe MCC dans laquelle je me suis toujours sentie très bien. J’ai pu rencontrer des gens exerçant au même niveau de responsabilité que moi ; nous avons appris à connaître la ville ensemble, fortifiés par ce climat d’amitié et de confiance. J’y ai puisé un grand soutien moral qui m’a permis de vivre la dimension missionnaire de la vie chrétienne incarnée notamment par le MCC. J’ai aussi pris des responsabilités en étant correspondante JP à Amiens.

Responsables : Vous venez d’être mutée à Paris et avez intégré une nouvelle équipe MCC. Comment voyez-vous l’avenir ?

P.F. Je vis actuellement un gros changement avec un poste beaucoup plus technique qui me demande de m’adapter. Ce nouveau poste me donne beaucoup moins de liberté, d’autonomie et de disponibilité ; mes dossiers sont plus pointus. Comme toutes les femmes de mon âge, je dois trouver un équilibre entre ma vie personnelle et ma vie professionnelle soumis au défi du discernement prôné par le MCC. Mon mariage à l’été prochain me fait réfléchir à mes priorités ; tant que j’ai à traiter des problèmes humains, je suis heureuse. Ma nouvelle manière de réenchanter mon travail reste à inventer !

Propos de Pauline Fossat recueillis par Solange de Coussemaker


Biographie :

  • 2018 : devient juge au TGI de Paris
  • 2014 : nommée juge de l’application des peines au tribunal de grande instance (TGI) d’Amiens
  • 2014 : part en Terre Sainte avec d’autres JP du MCC
  • 2007 et 2012 : diplômée de Sciences-Po puis de l’École nationale de la magistrature
  • 1984 : naissance à Lille

Questionnaire de Proust :

  • Un autre livre de chevet que la Bible ? La promesse de l’aube, de Romain Gary (témoignage d’une vie qui a été multiple et riche)
  • Votre film préféré ? To be or not to be de Ernst Lubitsch
  • Si vous pouviez changer une chose dans le monde ? Une meilleure prise de conscience du défi écologique
  • Une passion inavouable ? Le théâtre
  • Le lieu que vous préférez ? La Corse
  • Le lieu que vous rêvez de découvrir ? La Tanzanie et le Botswana
  • La qualité que vous appréciez le plus chez les autres ? La sincérité